Léo Delafontaine, photographe

23 Juil

« La blague vaincra. »

Ce n’est pas sans une certaine gêne que Sébastien et moi avons découvert cette inscription qui orne le mur de la chambre de Léo, nous qui n’aimons que le premier degré, la gravité, l’ascèse, en bref le chiant, sous toutes ses formes. « Le chiant vaincra », là oui, ça nous aurait plu. Mais la blague, non franchement, un peu de sérieux ! Eh le mec il est photographe et il veut faire des blagues ? Non mais on rêve… Et les comiques, ils en font des photos les comiques ? Chacun son métier merci.

Après cette nécessaire mise au point (toutes les blagues de ce post seront passées en gras et expliquées, afin d’être à la fois drôle et chiant, pour contenter tout le monde – là par exemple nous voilà face à une tentative de jeu de mot en rapport avec la profession du Léo en question, photographe, car les photographes font des mises au point, donc nous sommes clairement dans ce qu’on appelle en général de l’humour, ici d’assez bonne facture), nous pouvons commencer le portrait (eh, les photographes aussi font des portraits ;) du jeune homme, Léo Delafontaine. J’irais presque jusqu’à dire que nous pouvons désormais vous raconter la fable de sa jeune vie (une vraie bonne blague doit être mal amenée, c’est la base).

« J’étais là, oui bonjour Léo Delafontaine, avec ma grosse voix et tout »

Léo Delafontaine finit certaines phrases par « et tout ». Il s’agit donc bien d’un jeune (né en 1984). Mais ce n’est pas là sa seule qualité, puisqu’il a aussi un regard aigu et singulier, qui fait de lui un photographe prometteur, exposé à Arles cet été et lauréat du concours SFR Jeunes Talents 2011, pour son excellente série Paris-Texas (dans le diaporama tout en bas).

Pour en arriver là, Léo a dû subir l’odeur du RER A qui l’amenait à la fac d’arts du spectacle de Nanterre, s’exiler à Paris VIII en section photo, s’enfiler l’intégrale d’Annie Ernaux en master de Lettres (alors qu’il aurait pu faire autre chose à la place), bûcher dans l’ombre ses partiels de physique à Louis Lumière… Mais, malgré les difficultés, il ne s’est jamais laissé faire… Sauf à Arles ! (très bonne blague, très mal amenée, CQFD).

No photography - Léo Delafontaine

Il a surtout su faire preuve d’une audace assez précoce pour réaliser ses premiers clichés : en 2004, il a l’idée d’un reportage sur les ports de la vallée de la Seine. Une région qu’il connaît pour y avoir grandi. Deux ans plus tôt, il s’était fait éconduire par le port de Rouen, qui avait refusé l’accès à ce photographe débutant. Cette fois-ci, Léo invente une fausse agence (nommée 700, le numéro de la rangée art dans les bibliothèques), envoie de belles lettres ornées de tampons bidons, un dossier rempli de photos prises par d’autres, chopées sur internet, et, plein d’aplomb, prend son téléphone : « oui bonjour Léo Delafontaine ». Avec sa grosse voix et tout.

Et ça marche. Le Havre, Rouen, Honfleur acceptent ; Léo enchaîne les prises de vue : des photos d’infrastructure, frontales, « dans la pure tradition de la photo d’archi. » Il loue une galerie à Rouen, expose, vend quelques clichés, rentre dans ses frais. A 20 ans, il vient d’achever sa première véritable série.

Bonnes idées de sujets à l’usage des jeunes photographes

Les clichés, Léo connaît, puisqu’avec beaucoup d’honnêteté, il convient n’avoir manqué presque aucun des passages obligés de sa profession : « je suis parti en Colombie faire du noir et blanc, en mode photoreporter. Puis j’ai eu une période un peu artiste, des portraits de femmes avec des rendus flous, granuleux… » Sans oublier l’Islande : « une espèce d’évidence absolue, tout le monde y va parce que c’est magnifique et facile, tu sais que tu reviendras avec des bonnes photos. » Mais tout cela ne lui ressemble pas. Au fil des voyages, il affine son style : il s’éloigne de la photographie documentaire et fait de la réussite plastique du cliché le seul critère. « Entre une photo extrêmement informative mais ratée, et une photo réussie mais qui n’apporte pas d’information, je choisis la belle. »

Dubaï - Léo Delafontaine

C’est sans doute cette ambiguïté qui caractérise son travail aujourd’hui : Léo part en reportage – au Kosovo, à Dubaï… – en refusant le reportage. Il se rapproche en cela de son maître, l’Américain Alec Soth : « un mec qui fait de la photo documentaire, sans volonté de produire des documents. Il a fait des séries au Niagara, dans le Mississipi… Le sujet est souvent imprécis, c’est plutôt le regard qui crée la cohérence de l’œuvre. »

Oser Beauvais

Disney - Léo Delafontaine

Second point commun avec Alec Soth : le goût de l’alternance entre vastes projets sérieux et « friandises plus légères », selon les mots de Léo. Après avoir passé 5 mois seul à Beauvais à immortaliser les communautés religieuses de la ville (la blague vaincue), Léo concocte un album où s’enchaînent les photographies de panneaux no photography (la blague vainqueur). Avant de plonger dans son ascèse picarde, il avait pris sa respiration à Disneyland, dans une série tragicomique où il confronte en diptyques personnages Disney super joyeux et parents au fond du gouffre.

Disney - Léo Delafontaine

Storytelling

Comme vous le constaterez assez aisément en jetant en œil aux trois séries du diaporama (Beauvais, Paris-Texas, Corée du Sud), les photos de Léo ont un certain nombre de points communs formels. En d’autres termes, un style : une composition très propre, géométrique, en général un ou deux personnages, centrés, en pied, souvent immobiles, pas de premier plan et jamais de noir et blanc.

D’Alec Soth, Léo explique qu’il aime son empathie distanciée. C’est le même sentiment que j’ai devant ses photos : le regard est respectueux, légèrement distant, l’approche bienveillante, légèrement moqueuse, le rendu réaliste, légèrement fictif. Les poses, figées, stylisées, créent un univers semblable à la réalité, mais décalé.

Dans sa toute dernière série, en Corée, Léo a franchi un cap supplémentaire dans cette distanciation : l’introduction dans le cliché d’une narration. Chaque photo suggère une histoire au spectateur, libre à lui de l’inventer ensuite.

www.leodelafontaine.com

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3 Réponses to “Léo Delafontaine, photographe”

  1. knorr 2 septembre 2011 à 13 h 05 min #

    c’est des blogueurs qu’il faudrait faire un article, deux jeunes artistes de l’écriture journalistique fun et de la blague…

  2. knorr 2 septembre 2011 à 13 h 07 min #

    sinon, en vrai, j’adore le concept mickey vs parents nervous breakdown.

  3. OLIVIER 29 mars 2012 à 22 h 03 min #

    BONNE CONTINUATION ET BONNE CHANCE DANS TES EXPO .CHRISTIAN AIKIDO

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