Gaspar Claus, violoncelliste expérimental

14 Nov

La rédaction du POTAJ tient à préciser à ses lecteurs qu’avant d’écrire ce portrait hagiographique, le sympathique Gaspar Claus a généreusement acheté notre complaisance. A peine arrivés au 5ème étage, le mec prend le blogueur dans le sens du poil. «  J’ai compris qu’il vous fallait un café. Rien à manger ? Un croissant ? Un croissant franchement… Pas de salade de betterave, ni d’anchois marinés ? ». Notre conscience professionnelle s’est inclinée devant le saumon fumé. Eh oui, on peut être sympas, drôles, plutôt beaux gosses et complètement corruptibles.

Cette mise au point effectuée, passons à Gaspar Claus.

Être d’exception (c’est trop ? ouais, mais bon, du saumon fumé quand même !)… Être d’exception donc, qui excelle à la fois dans les petits-déjeuners improvisés et le violoncelle.

Le violoncelle ?

«  V’là l’instrument tout chelou, t’as vu », tacle immédiatement Stéphane, qui essaie souvent, par ses écarts de langage, de faire maladroitement oublier qu’il a bientôt trente ans.

Sauf que notre jeune violoncelliste dynamite le classicisme vieillot qui colle à son instrument. Avec ses cheveux en bataille genre beau brun ténébreux qui rentre tout juste d’after, son pull à motif norvégien, sa démarche nonchalante de mec qui a des facilités, sa voix un peu planante comme s’il jouait aussi avec un archet sur ses cordes vocales, il ferait tomber n’importe quelle midinette dans le panneau.

Et ça n’a pas raté. Les deux blogueurs sensibles que nous sommes sous notre carapace de muscles sont restés cois devant les vidéos réalisées par le jeune homme avec son pote Vincent Moon.

(pour les pressés, allez écouter la musique à 3’40)

Ca y est ?

Vous aussi vous êtes désormais persuadés que le violoncelle est en fait extrêmement cool ? Bienvenue. Vous venez de rejoindre le club des victimes de Gaspar Claus.

Mais c’est quoi ton style à la fin ?

Attention à ne pas le vexer cependant. Violoncelliste, c’est un peu réducteur. « Quand on m’appelle pour une participation sur un disque et qu’on me dit : « on aimerait bien qu’il y ait un violoncelle là-dessus », en général je décline. J’aime bien qu’on m’appelle pour ce que je fais, moi, et pour ce violoncelle-là ».

On se dit : cool, un mec aussi nombriliste et prétentieux que nous, ça fait plaisir ! Pour un peu, on lui proposerait de rejoindre la rédaction du POTAJ. Sauf qu’en fait, il n’est pas particulièrement snob. Juste férocement attaché à sa différence.
Et que fait-il donc de si particulier ? Pas facile à définir. Craignant avant toute chose de se laisser enfermer dans une case, il multiplie les collaborations les plus diverses, prenant un malin plaisir à semer le blogueur qui voudrait lui construire une trajectoire cohérente pour les besoins de son article. Être là où on ne l’attend pas, c’est une de ses marques de fabrique.

« J’aime bien jouer un jour avec un vieux comédien français qui reprend le Cantique des cantiques et le lendemain avec un Japonais qui se chie dessus sur scène et qui finit par tout faire péter en faisant le max de bruit. L’année dernière, je me suis levé un matin à 3 heures pour jouer pour les éboueurs d’Aubervilliers et le soir je jouais pour un vernissage de Louis Vuitton sur les Champs Elysées. Ça j’adore. »

Pour vous donner une idée, tentons un instantané.

1) Avec son père, Pedro Soler, il vient tout juste de sortir un album flamenco, Barlande (cliquer pour écouter), du nom de la vieille ruine qu’il retape sur les hauteurs de Banyuls l’été…

2) Il a joué au Café de la danse avec Rone, un DJ électro…
http://official.fm/tracks/164243

« Ça c’est énorme ! Quand tu es violoncelliste, en général, t’as plutôt un public de grabataires qui s’endorment pendant que tu joues. Là tu arrives dans un club avec plein de jeunes debout en train de danser et de hurler pendant que tu joues… »

3) … avec la chanteuse Catherine Jauniaux…
http://official.fm/tracks/73243

4) … ou avec le musicien expérimental japonais Keiji Haino…
http://official.fm/tracks/73286

avec qui il a d’ailleurs enregistré récemment au Japon une pièce qu’il a écrite pour douze musiciens traditionnels et d’avant-garde  « sur une forme de composition classique du XVIIIe siècle, Jo-ha-kyû, c’est à dire pénétration, déchirure, accélération infinie. Quelque chose de très japonais »

5) …et pense collaborer bientôt avec un groupe de metal core français.

« Des gars avec des cheveux longs, les guitares jusqu’au sol, habillés tout en noir,… ultra violent ! Ils voudraient que je fasse tous les interludes »

Hasta siempre la revolucion !

Flamenco, musique traditionnelle, electro, metal,… Peu importe la forme en fait. L’essentiel pour ce jeune musicien, c’est la qualité du son. En cela il ressemble à son père, qu’il décrit comme « un guitariste flamenco reconnu, mais pas le plus précis des métronomes, ni le plus technicien des guitaristes ». Par contre « il habite chacune des notes qu’il joue. Et ça c’est très rare. Souvent, les musiciens font chier. Ils te demandent combien de notes t’es capable de jouer en une minute, si tu sais faire un sept temps plus quatre temps, … C’est un capitalisme du savoir musical ! ».

Sur cette envolée cheguevariste, on en oublie presque de finir le saumon. On voudrait prendre notre carte du parti, défiler devant Wall Street avec des violoncelles. Malheureusement, les masses ne sont pas encore prêtes pour le grand soir, nous apprend Gaspar Claus qui va régulièrement répandre la bonne parole dans les conservatoires.

« J’ai une journée pour parler de mon approche à des gamins de douze ans qui ne font que ça : travailler leur instruments, leurs morceaux, la théorie,… Je leur dis « allez, maintenant on va jouer avec le silence ». Et la plupart jouent tout doucement. Pianissimo. Ils remplissent tout l’espace sonore avec un filet de musique et pour eux c’est ça, le silence. Alors que le silence c’est quelque chose que tu romps, que tu déchires, que tu malaxes, que tu fais rouler et résonner, duquel émerge toute musique. Pour moi, tu ne peux pas être musicien sans avoir un peu ressenti ça ».

Là, on se dit qu’on n’est pas musiciens. Mais bon, on garde le silence, pour faire signe qu’on a compris. L’interview continue, il n’a pas remarqué notre incompétence. Tout va bien.

L’ami imaginaire

Dans un coin du salon trône le coffre blanc du violoncelle. Sa taille et sa forme font penser à un petit être humain. Et le musicien ne fait rien pour dissiper cette étrangeté en faisant les présentations. « C’est un petit violoncelle, un petit Mirecourt, de 1810 ». Mirecourt est la ville des luthiers en France, comme Crémone en Italie. « On est allé jouer là-bas. Je l’ai baladé, je lui ai montré un peu d’où il venait. « Tiens tu vois c’est là que t’es né » ».

Merde. Il parle à son violoncelle. Là, on se dit qu’il est un peu barré, mais on fait comme si de rien n’était. Vivre avec un instrument auquel on tient doit expliquer ce genre de comportement. On évite de trop se rapprocher du « Précieux » violoncelle.

« Il date de 1810. Rendez-vous compte le nombre de musiciens qui l’ont tenu entre leurs mains, l’histoire qu’il a eue avant moi et qu’il continuera d’avoir après moi ! C’est plutôt moi qui passe par lui que le contraire. Il est plein de fantômes, de traces ».

On commence à sentir un délicieux frisson nous parcourir l’échine.

« Il est très difficile à jouer, très introspectif, pas du tout explosif. Du coup il a fallu que j’aille chercher le son. Il m’a fallu des années pour comprendre comment faire en sorte qu’il sonne. D’ailleurs je ne joue pas DU violoncelle, je joue de CE violoncelle »

C’est beau comme une déclaration d’amour. On voudrait applaudir, mais on est toujours en train de manger du saumon fumé, et c’est pas pratique.

La déprime du surdoué

Le plus déconcertant, c’est quand Gaspar Claus confesse avec un naturel désarmant qu’il ne pensait pas du tout devenir musicien. En réalité, il était monté à Paris faire du théâtre. Ça a commencé à marcher, alors il a arrêté. Puis il a commencé des études de philo. Mais ça devenait sérieux, alors il a arrêté.

(Toute comparaison avec la vie sentimentale du blogueur moyen serait trop facile, nous nous refusons à la faire)

Bref, pendant plus de cinq ans, il n’a même pas sorti son violoncelle de sa boîte. Il se souvient seulement avoir repris un jour, ne pas y être arrivé, se dire qu’il avait tout perdu quand soudain… « Sur une étude dont je ne me souvenais pas, ma main s’est mise à jouer. C’était comme dans un film, je regardais ma main faire un truc dont je ne savais pas qu’elle était capable. Je suis parti de là. Et je ne sais pas du tout comment j’en suis arrivé là où j’en suis aujourd’hui ».

On imagine la scène réalisée par Spielberg en plans serrés entre le ralenti sur les doigts et le visage inquiet du violoncelliste dans une semi obscurité qui se lèverait peu à peu.


Ce qui est cool avec Gaspar Claus, c’est que souvent, sa mémoire un peu floue des événements leur confère un aspect merveilleux. Par exemple, la légende veut qu’il soit rentré fasciné, petit garçon, d’un concert de Lluis Claret et ait commencé à jouer du violoncelle en tenant une guitare à la verticale avec une cuillère en bois. Ou encore, qu’il ait su lire la musique avant le français… Et ça, c’est bon pour le biopic !!! (Steven, si tu veux nos conseils techniques, laisse un message sur le POTAJ, on te recontactera)

Enfin, encore faut-il qu’il ne se lasse pas de la musique.

« C’est vrai que ça commence à marcher. Et récemment j’ai fait trois mois de déprime musicale parce que je n’en pouvais plus de ce que je jouais. De toujours m’entendre jouer les mêmes choses quand j’improvisais »

Aïe.

Va-t-il nous claquer dans les doigts et aller faire de la comptabilité analytique l’année prochaine pour se changer les idées ? « La musique est en train de devenir mon métier et j’ai envie de le faire sérieusement », rassure-t-il dans un sourire, avant de raconter qu’il vient de faire l’expérience de toute une nouvelle gamme de sons. Il a l’air incroyablement enthousiaste, comme un gamin qui viendrait de découvrir que Haribo ne fabrique pas que des escargots en réglisse. « J’ai 28 ans, j’ai commencé le violoncelle à 5 ans et c’est hyper rassurant de voir que sur cet instrument pas grand, il y a un nouveau son qui émerge sur lequel tu vas pouvoir bosser »

Il sort son violoncelle de l’étui, l’enlace, fait jouer son archet sur le bois, sur le pied en métal, sur le chevalet. Et glisse son porte-micro sur les cordes pour nous faire entendre son fameux nouveau son, plutôt inconfortable et angoissant (vas-y lecteur, clique, c’est interactif)

Les voisins ne vont pas gueuler?

« Ils ne se sont jamais plaints de ma musique. Juste des meubles que je déplace. Mais bon, comme je ne déplace pas de meuble, je me demande si en fait ce n’est pas la musique »

3 Réponses to “Gaspar Claus, violoncelliste expérimental”

  1. Antoine 15 novembre 2011 à 8 h 17 min #

    j’aime

  2. Knorr 16 novembre 2011 à 8 h 47 min #

    bah j’aime aussi mais bon faut faire marcher les liens quoi… génération 2.0

    • Knorr 16 novembre 2011 à 8 h 50 min #

      sinon en vrai, c’est vraiment chouette

      ps : promis je ne dirais pas à la copine du blogueur comment il conçoit sa vie sentimentale.

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