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Gaspar Claus, violoncelliste expérimental

14 Nov

La rédaction du POTAJ tient à préciser à ses lecteurs qu’avant d’écrire ce portrait hagiographique, le sympathique Gaspar Claus a généreusement acheté notre complaisance. A peine arrivés au 5ème étage, le mec prend le blogueur dans le sens du poil. «  J’ai compris qu’il vous fallait un café. Rien à manger ? Un croissant ? Un croissant franchement… Pas de salade de betterave, ni d’anchois marinés ? ». Notre conscience professionnelle s’est inclinée devant le saumon fumé. Eh oui, on peut être sympas, drôles, plutôt beaux gosses et complètement corruptibles.

Cette mise au point effectuée, passons à Gaspar Claus.

Être d’exception (c’est trop ? ouais, mais bon, du saumon fumé quand même !)… Être d’exception donc, qui excelle à la fois dans les petits-déjeuners improvisés et le violoncelle.

Le violoncelle ?

«  V’là l’instrument tout chelou, t’as vu », tacle immédiatement Stéphane, qui essaie souvent, par ses écarts de langage, de faire maladroitement oublier qu’il a bientôt trente ans.

Sauf que notre jeune violoncelliste dynamite le classicisme vieillot qui colle à son instrument. Avec ses cheveux en bataille genre beau brun ténébreux qui rentre tout juste d’after, son pull à motif norvégien, sa démarche nonchalante de mec qui a des facilités, sa voix un peu planante comme s’il jouait aussi avec un archet sur ses cordes vocales, il ferait tomber n’importe quelle midinette dans le panneau.

Et ça n’a pas raté. Les deux blogueurs sensibles que nous sommes sous notre carapace de muscles sont restés cois devant les vidéos réalisées par le jeune homme avec son pote Vincent Moon.

(pour les pressés, allez écouter la musique à 3’40)

Ca y est ?

Vous aussi vous êtes désormais persuadés que le violoncelle est en fait extrêmement cool ? Bienvenue. Vous venez de rejoindre le club des victimes de Gaspar Claus.

Mais c’est quoi ton style à la fin ?

Attention à ne pas le vexer cependant. Violoncelliste, c’est un peu réducteur. « Quand on m’appelle pour une participation sur un disque et qu’on me dit : « on aimerait bien qu’il y ait un violoncelle là-dessus », en général je décline. J’aime bien qu’on m’appelle pour ce que je fais, moi, et pour ce violoncelle-là ».

On se dit : cool, un mec aussi nombriliste et prétentieux que nous, ça fait plaisir ! Pour un peu, on lui proposerait de rejoindre la rédaction du POTAJ. Sauf qu’en fait, il n’est pas particulièrement snob. Juste férocement attaché à sa différence.
Et que fait-il donc de si particulier ? Pas facile à définir. Craignant avant toute chose de se laisser enfermer dans une case, il multiplie les collaborations les plus diverses, prenant un malin plaisir à semer le blogueur qui voudrait lui construire une trajectoire cohérente pour les besoins de son article. Être là où on ne l’attend pas, c’est une de ses marques de fabrique.

« J’aime bien jouer un jour avec un vieux comédien français qui reprend le Cantique des cantiques et le lendemain avec un Japonais qui se chie dessus sur scène et qui finit par tout faire péter en faisant le max de bruit. L’année dernière, je me suis levé un matin à 3 heures pour jouer pour les éboueurs d’Aubervilliers et le soir je jouais pour un vernissage de Louis Vuitton sur les Champs Elysées. Ça j’adore. »

Pour vous donner une idée, tentons un instantané.

1) Avec son père, Pedro Soler, il vient tout juste de sortir un album flamenco, Barlande (cliquer pour écouter), du nom de la vieille ruine qu’il retape sur les hauteurs de Banyuls l’été…

2) Il a joué au Café de la danse avec Rone, un DJ électro…
http://official.fm/tracks/164243

« Ça c’est énorme ! Quand tu es violoncelliste, en général, t’as plutôt un public de grabataires qui s’endorment pendant que tu joues. Là tu arrives dans un club avec plein de jeunes debout en train de danser et de hurler pendant que tu joues… »

3) … avec la chanteuse Catherine Jauniaux…
http://official.fm/tracks/73243

4) … ou avec le musicien expérimental japonais Keiji Haino…
http://official.fm/tracks/73286

avec qui il a d’ailleurs enregistré récemment au Japon une pièce qu’il a écrite pour douze musiciens traditionnels et d’avant-garde  « sur une forme de composition classique du XVIIIe siècle, Jo-ha-kyû, c’est à dire pénétration, déchirure, accélération infinie. Quelque chose de très japonais »

5) …et pense collaborer bientôt avec un groupe de metal core français.

« Des gars avec des cheveux longs, les guitares jusqu’au sol, habillés tout en noir,… ultra violent ! Ils voudraient que je fasse tous les interludes »

Hasta siempre la revolucion !

Flamenco, musique traditionnelle, electro, metal,… Peu importe la forme en fait. L’essentiel pour ce jeune musicien, c’est la qualité du son. En cela il ressemble à son père, qu’il décrit comme « un guitariste flamenco reconnu, mais pas le plus précis des métronomes, ni le plus technicien des guitaristes ». Par contre « il habite chacune des notes qu’il joue. Et ça c’est très rare. Souvent, les musiciens font chier. Ils te demandent combien de notes t’es capable de jouer en une minute, si tu sais faire un sept temps plus quatre temps, … C’est un capitalisme du savoir musical ! ».

Sur cette envolée cheguevariste, on en oublie presque de finir le saumon. On voudrait prendre notre carte du parti, défiler devant Wall Street avec des violoncelles. Malheureusement, les masses ne sont pas encore prêtes pour le grand soir, nous apprend Gaspar Claus qui va régulièrement répandre la bonne parole dans les conservatoires.

« J’ai une journée pour parler de mon approche à des gamins de douze ans qui ne font que ça : travailler leur instruments, leurs morceaux, la théorie,… Je leur dis « allez, maintenant on va jouer avec le silence ». Et la plupart jouent tout doucement. Pianissimo. Ils remplissent tout l’espace sonore avec un filet de musique et pour eux c’est ça, le silence. Alors que le silence c’est quelque chose que tu romps, que tu déchires, que tu malaxes, que tu fais rouler et résonner, duquel émerge toute musique. Pour moi, tu ne peux pas être musicien sans avoir un peu ressenti ça ».

Là, on se dit qu’on n’est pas musiciens. Mais bon, on garde le silence, pour faire signe qu’on a compris. L’interview continue, il n’a pas remarqué notre incompétence. Tout va bien.

L’ami imaginaire

Dans un coin du salon trône le coffre blanc du violoncelle. Sa taille et sa forme font penser à un petit être humain. Et le musicien ne fait rien pour dissiper cette étrangeté en faisant les présentations. « C’est un petit violoncelle, un petit Mirecourt, de 1810 ». Mirecourt est la ville des luthiers en France, comme Crémone en Italie. « On est allé jouer là-bas. Je l’ai baladé, je lui ai montré un peu d’où il venait. « Tiens tu vois c’est là que t’es né » ».

Merde. Il parle à son violoncelle. Là, on se dit qu’il est un peu barré, mais on fait comme si de rien n’était. Vivre avec un instrument auquel on tient doit expliquer ce genre de comportement. On évite de trop se rapprocher du « Précieux » violoncelle.

« Il date de 1810. Rendez-vous compte le nombre de musiciens qui l’ont tenu entre leurs mains, l’histoire qu’il a eue avant moi et qu’il continuera d’avoir après moi ! C’est plutôt moi qui passe par lui que le contraire. Il est plein de fantômes, de traces ».

On commence à sentir un délicieux frisson nous parcourir l’échine.

« Il est très difficile à jouer, très introspectif, pas du tout explosif. Du coup il a fallu que j’aille chercher le son. Il m’a fallu des années pour comprendre comment faire en sorte qu’il sonne. D’ailleurs je ne joue pas DU violoncelle, je joue de CE violoncelle »

C’est beau comme une déclaration d’amour. On voudrait applaudir, mais on est toujours en train de manger du saumon fumé, et c’est pas pratique.

La déprime du surdoué

Le plus déconcertant, c’est quand Gaspar Claus confesse avec un naturel désarmant qu’il ne pensait pas du tout devenir musicien. En réalité, il était monté à Paris faire du théâtre. Ça a commencé à marcher, alors il a arrêté. Puis il a commencé des études de philo. Mais ça devenait sérieux, alors il a arrêté.

(Toute comparaison avec la vie sentimentale du blogueur moyen serait trop facile, nous nous refusons à la faire)

Bref, pendant plus de cinq ans, il n’a même pas sorti son violoncelle de sa boîte. Il se souvient seulement avoir repris un jour, ne pas y être arrivé, se dire qu’il avait tout perdu quand soudain… « Sur une étude dont je ne me souvenais pas, ma main s’est mise à jouer. C’était comme dans un film, je regardais ma main faire un truc dont je ne savais pas qu’elle était capable. Je suis parti de là. Et je ne sais pas du tout comment j’en suis arrivé là où j’en suis aujourd’hui ».

On imagine la scène réalisée par Spielberg en plans serrés entre le ralenti sur les doigts et le visage inquiet du violoncelliste dans une semi obscurité qui se lèverait peu à peu.


Ce qui est cool avec Gaspar Claus, c’est que souvent, sa mémoire un peu floue des événements leur confère un aspect merveilleux. Par exemple, la légende veut qu’il soit rentré fasciné, petit garçon, d’un concert de Lluis Claret et ait commencé à jouer du violoncelle en tenant une guitare à la verticale avec une cuillère en bois. Ou encore, qu’il ait su lire la musique avant le français… Et ça, c’est bon pour le biopic !!! (Steven, si tu veux nos conseils techniques, laisse un message sur le POTAJ, on te recontactera)

Enfin, encore faut-il qu’il ne se lasse pas de la musique.

« C’est vrai que ça commence à marcher. Et récemment j’ai fait trois mois de déprime musicale parce que je n’en pouvais plus de ce que je jouais. De toujours m’entendre jouer les mêmes choses quand j’improvisais »

Aïe.

Va-t-il nous claquer dans les doigts et aller faire de la comptabilité analytique l’année prochaine pour se changer les idées ? « La musique est en train de devenir mon métier et j’ai envie de le faire sérieusement », rassure-t-il dans un sourire, avant de raconter qu’il vient de faire l’expérience de toute une nouvelle gamme de sons. Il a l’air incroyablement enthousiaste, comme un gamin qui viendrait de découvrir que Haribo ne fabrique pas que des escargots en réglisse. « J’ai 28 ans, j’ai commencé le violoncelle à 5 ans et c’est hyper rassurant de voir que sur cet instrument pas grand, il y a un nouveau son qui émerge sur lequel tu vas pouvoir bosser »

Il sort son violoncelle de l’étui, l’enlace, fait jouer son archet sur le bois, sur le pied en métal, sur le chevalet. Et glisse son porte-micro sur les cordes pour nous faire entendre son fameux nouveau son, plutôt inconfortable et angoissant (vas-y lecteur, clique, c’est interactif)

Les voisins ne vont pas gueuler?

« Ils ne se sont jamais plaints de ma musique. Juste des meubles que je déplace. Mais bon, comme je ne déplace pas de meuble, je me demande si en fait ce n’est pas la musique »

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Camille Simony, plasticienne

12 Oct

Bref, on avait rendez-vous avec Camille Simony, plasticienne, 26 ans, formée aux Beaux-Arts de Nantes, dotée d’une petite obsession pour les chaussures.

J’avais sorti mes plus belles Asics, celles que je peux mettre que quand il pleut pas, à cause de la semelle gauche qui se décolle. Et de la droite qui se décolle aussi.

Asics resplendissantes de blogueur

Il a pas plu. J’étais à l’aise, bien dans mes baskets.

Seb avait fait de son mieux.

Pantoufles de vair

C’était pas terrible.

Camille m’a dit : cools tes Asics.
Je lui ai dit : je sais.
Camille a dit à Seb :
Il lui a dit : je sais.

Seb a caché ses pieds sous la chaise et on a pu commencer l’interview.

I’m not a legend

On a demandé à Camille : c’est quoi ton parcours ? Parce qu’on aime commencer les interviews avec des questions originales.
Nous on voulait qu’elle nous raconte sa légende. Elle avait pas de légende. C’était pas grave, c’était pas de sa faute, elle était pas née avec un pinceau à la main sous les bombardements, sauvée de l’atrocité de la guerre par la puissance de l’art. Nan. Elle avait fait un Bac L, avec une option art plastique, puis une année en Arts visuels, à Orléans.

C'est qui ces mecs ?

On a dit : où ça ?
Elle a redit : à Orléans.
On a dit : connaît pas.
Elle a dit :
Il y a eu un silence gêné. Comme elle est sympa, elle a enchaîné : après j’ai passé une équivalence pour entrer aux Beaux-Arts de Nantes.
On a redit : où ça ?
Elle a redit : à Nantes.
On a redit : connaît pas.

Alors on est passés à autre chose. Elle allait pas nous embrouiller avec ses villes chelous toute la soirée.

Artiste performante

En entrant aux Beaux-Arts, Camille était très branchée performance. Un peu comme un manager chez Accenture.

« Pour ma toute première performance, je m’étais écrit tous les souvenirs que j’avais sur le corps. Il y avait à la fois l’idée que le corps gardait en lui la trace des souvenirs, et que, sur ce corps, je les renotais, entre temps triés. »

Fin de l’analogie avec Accenture.

« J’ai aussi fait aussi une série sur la claustrophobie, dans un aquarium de ballons rouges, que j’éclatais un à un, gagnant ainsi de l’espace, sur l’idée du combat contre la phobie. »

Retour de l’analogie avec Accenture ?

De son propre aveu, Camille trouvait dans la performance une sorte de facilité d’expression. Elle ne s’y est pas attardée, mais en a gardé le goût de la théâtralisation, comme sur cette série de photos (Sans visages, 2008), imprimées sur papier arche (utilisé habituellement pour la gravure).

« Ce sont des visages, retravaillés après par informatique. Je demandais à mes modèles des poses très exagérées, théâtrales. Et je leur donnais une autre signification, à travers la sélection d’une bribe du visage, en accentuant les contrastes. » Intermédiaires entre émotions ressenties et exprimées, entre extériorité et intériorité, ces visages ont servi de pont entre la pratique initiale de Camille, fondée sur l’expression théâtrale de l’émotion ressentie intérieurement, et celle qu’elle a aujourd’hui, centrée sur le questionnement des apparences.

« Travailler sur les émotions, c’est questionner la surface. Les émotions viennent de l’intérieur, mais en même temps, elles peuvent être tout le temps contrôlées. »

Aux frontières du réel

Ce questionnement sur les apparences s’est ensuite traduit par un va-et-vient entre réel et fiction, récurrent dans ses oeuvres.

Parfois, du réel vers la fiction…

… comme dans cette série de clichés format pare-brise d’intérieurs de taxis (Cairo Taxi Drivers, 2009). D’apparence documentaire, ces photos sont à la fois un portrait du chauffeur, de la ville et du pays dans lesquels elles sont prises. Exposées sur fond sonore urbain, mélangeant klaxons, bruits de moteurs et radio, elles deviennent autant de tremplins à l’imagination.

Parfois, de la fiction vers le réel…


… comme dans ces quatre figurines de chauve-souris, mi-Batman, mi-Icare (Batman, 2011). Camille a plongé deux Ken et deux Barbie dans de la résine, puis leur a sculpté des ailes, tantôt ouvertes, tantôt repliées, mais à chaque fois dégoulinantes, comme enveloppées d’une nappe de pétrole. Elle y voit la confrontation de ce qu’on vit, de ce qu’on voit et de ce qu’on a envie de devenir. Des rêves en déliquescence.

« Quand les petites filles veulent devenir des princesses, les garçons veulent devenir des super héros je crois, » avance-t-elle, avant que Seb ne la détrompe : « Moi je voulais devenir une princesse… »

C’est dit, c’est écrit, Seb voulait devenir une princesse et maintenant quand quelqu’un tapera « Sébastien Dumoulin » dans Google, il tombera sur cette déclaration touchante.

Chaussures

Bref, on passait somme toute un bon moment, charriant Seb avec ses pantoufles de vair. Mais l’heure tournait et il fallait désormais que l’on aborde sans plus tarder le sujet important, pour que mon collègue blogueur puisse rentrer chez lui en carrosse et non en citrouille.

Quand on a découvert le travail de Camille avant de la rencontrer, ce sont ses oeuvres à base de chaussures qui nous ont interpellés. Tels des Ernst Gombrich en devenir, on s’est dit  : « elle est dans un délire chelou avec les pompes. »

« Ce qui m’intéressait, c’était surtout la chaussure à talon. Il y a dans le talon quelque chose de fragile, d’instable. Au final on aurait presque besoin d’un homme pour nous éviter la chute. Et en même temps, le talon, ça grandit, ça dégage une sorte de charisme… Le rythme du talon sur le sol est un symbole d’érotisme, d’affirmation… C’est comme un petit piédestal pour les femmes. »

Ici, ce piédestal rouge vif nage dans une flaque de peinture (Piédestal, 2011). Comme pour les figurines chauve-souris, l’icône – ou l’objet iconique – brille et dégouline à la fois. Signe de fragilité et arme de séduction. « Un peu comme le rimmel qui coule des yeux des nanas… »

Cette fois-ci, la chaussure à talon est noyée dans du béton, désespérément fixée au sol (Je reviendrais… peut-être, 2009).

« Au final la chaussure, c’est ce qui fait le lien entre le sol et notre corps. Là, on a l’impression que le sol est en train de happer ces deux chaussures. »  Le corps n’est plus là, il s’est échappé.

Un kilomètre à pieds…

Dans cette dernière installation (Autel, 2009), Camille s’est inspirée des vitrines de magasins de chaussures de sport pour bâtir un autel à la grolle usagée. Les modèles ont vécu et les prix sont remplacés par un nombre de km fictif.

« Parfois, pour des chaussures quasiment neuves, portées peut-être deux fois, j’ai inscrit des milliers de kilomètres. D’autres, complètement abîmées et sales, sont censées n’avoir presque pas voyagé. »

Les thèmes fétiches de Camille sont bien présents : le jeu sur les apparences trompeuses, mais aussi l’ambivalence des objets, imprégnés de réel et porteurs d’histoires, donc de potentielles fictions. « A partir de là, le spectateur est invité à toutes les projections… »

Pour lui comme pour nous, c’est l’heure du départ.

> Le site de Camille Simony

> Le site de son collectif de talentueux jeunes artistes venus de Nantes, Rhezome

Armée des lecteurs de POTAJ…

2 Oct

Vous êtes cent, vous êtes mille, vous êtes cent mille à nous suivre quotidiennement sur ce blog et aujourd’hui est venu le jour de vous lever, comme cent mille seuls hommes, pour aller cliquer sur ce lien (vous pouvez aussi le faire assis), ce qui nous permettra ensemble – car ensemble, tout devient possible, comme disait l’autre artiste – de sortir vainqueurs des Golden Blog Awards :

http://www.golden-blog-awards.fr/blogs/potaj.html

(clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic )

Armée de clics, déclic : merci !

Que sont les Golden Blog Awards ? Eh bien on sait pas trop, mais il y  a de l’or dedans donc on s’est dit que c’était fait pour nous.

Par ailleurs, deux potaj sont actuellement en cuisine et seront servis dans un futur relativement proche.

Nine Antico, auteure de BD

14 Sep

Rue St Denis, Paris 2. Des femmes légèrement vêtues et des boutiques de textile improbables. Au fond d’une cour aux recoins sales, l’escalier et l’ascenseur. Les deux mènent à l’atelier de Nine Antico. Ca tombe bien, c’est là qu’on va. On prend l’ascenseur parce qu’on peut être deux blogueurs sportifs et musculeux et parfois – rarement – faire comme tout le monde, pour voir. Il y a une fausse sonnette collée sur la porte. On ne se fait pas du tout avoir comme des débutants. On vérifie seulement que c’est bien une fausse sonnette.
Deux fois.
Et là, on entend des pas dans l’escalier. C’est elle. Tout de suite, la fille te met à l’aise. Elle est en retard, comme nous. Sportive de bon matin, comme nous. Elle boit des mugs de café en fumant des clopes d’eau pétillante, comme nous. Bref, comme l’inénarrable Christine Boutin parlant de sa campagne présidentielle, « on a le feeling ».

En fait, la principale différence entre Nine Antico et nous, c’est qu’elle a publié trois bandes dessinées. Alors qu’elle doit mourir d’envie d’avoir un blog, évidemment. Bon, ça viendra peut être, nous-mêmes avons pas mal lutté avant la consécration. En attendant, Nine passe donc ses journées à écrire des histoires et à dessiner dans un grand deux-pièces qu’elle partage avec deux comparses.

L’atelier

C’est un bureau de rêve. Des livres et des dessins partout. Des ordis avec des saucisses en fond d’écran. Et surtout une déco entre Goodbye Lenine et L’auberge espagnole faite de vieilles cartes postales de camping sur leur présentoir tournant, d’une statue en plâtre peint de Mao adulé par les foules, d’un nu psychédélique au point de croix. En lecteurs assidus de Kant et de sa « Critique de la faculté de juger esthétique » on se dit : « putain c’est chanmé ici ».

Donc Nine dessine. Depuis toujours. Sans entrer non plus dans le cliché de la gamine exclue qui griffonne dans les marges de son cahier. « J’étais première de ma classe. Parfois deuxième. Troisième je pleurais », confesse-t-elle. (Comme nous encore une fois. Sauf qu’on pleure jamais). Pour l’artiste en marge de la société, on repassera. Des parents aimants, des potes qui valident ses coups de crayon, des résultats scolaires qui suivent. On commence à entendre les violons, c’est le passage mièvre de l’interview. Rassure-toi lecteur, après c’est mieux, y’aura du sexe et tout, c’est promis.

Les taules

Tout a beau avoir l’air rose comme ça au début, Nine se prend quand même les pieds dans le tapis. D’abord refoulée des écoles d’art après la 3ème, puis de nouveau après le lycée. « J’ai passé un concours pour rattraper un BTS. Je suis arrivée complètement complexée. Tout le monde avait le matériel, tous les trucs. Moi j’avais des crayons de couleurs et de la gouache dont je ne savais pas me servir ». Lose. Peu importe, elle s’accroche, commence à bosser à 19 ans et continue à dessiner, frénétiquement, dans des petits carnets noirs qui s’empilent aujourd’hui dans son atelier. Beaucoup de croquis de concerts, nerveux, mais aussi des situations de tous les jours. Souvent des annotations jouxtent le dessin.

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Elle commente. « Ca c’était dans le parc de Belleville. Y’avait un petit bébé mignon avec des grosses chaussettes. Sa mère nous a dit qu’il avait la polio, ça a un peu cassé l’ambiance ». Voilà, vous commencez à saisir le genre d’anecdote qui fait le sel de Nine Antico.

Bref, on est au début des années 2000, elle démarche la presse, décroche ses premières illustrations dans Trax ou Nova Magazine. Pas de quoi en vivre, mais bon. A l’époque, le POTAJ n’existe pas encore, alors c’est un peu la classe.

La niaque

« J’avais un optimisme débordant. Y’a une nana qui m’a dit « il est temps, vous savez, vous pouvez encore reprendre des études. C’est important vous savez » ». Preuve que, contrairement à une idée répandue, les gens pas visionnaires ne sont pas tous conseillers d’orientation. « J’étais prête à encaisser les non. Aujourd’hui encore, je suis bancale sur certains points. Mais ça ne sert à rien d’attendre de maîtriser, sinon tu ne fais jamais rien. Les maladresses font aussi partie du chemin ». Ca c’était la partie « Maitre Yoda » qui t’enseigne la life. Nous, on a pas compris, vu qu’on fait toujours tout bien, du premier coup, y compris (et peut être surtout) le tarama maison. Mais bon, on fait passer le message, au cas où.

Nine commence sa première bande-dessinée en 2006, en prenant conscience qu’elle peut scénariser ses croquis. Étonnant, pour une nana qui de son propre aveu, n’a jamais lu beaucoup de BD elle-même. « C’était ma force, je venais de nulle part, sans influence directe ». Ça, c’est le genre d’arguments qui marche jamais à un entretien d’embauche : « salut, je connais rien à votre biz, mais bon j’envoie pas mal. Ça peut le faire ? » Pourtant ça marche. Elle débarque avec ses trente première pages chez un éditeur. Et un an et demi de boulot plus tard, qu’est ce qu’on trouve en librairie ? Ça :

Avec son petit côté 60’s, ses bords de cases arrondis, ses persos parfois juste esquissés qui donnent un ton doux-pastel-qui-n’y-paraît-pas, Nine raconte des histoires de filles bien cash. Pas des conneries à la Disney avec un Prince en carton. Plutôt un genre de Riad Sattouf mâtiné de Grazia. Des vraies histoires où ça clashe dans des petits ricanements ou des envolées hormonales. « J’avais envie de parler des bons mots, des trucs très durs, du côté cruel et incisif des histoires de filles. Le revers de la médaille. Parce que t’en chies quand même pas mal. C’est de là que vient l’humour aussi ». Les collants qui filent, les épilations foirées, les fantasmes foireux, les jalousies amicales… Un goût de bubble-gum collégien, avec ce qu’il faut d’acidité et d’amertume. Particulièrement dans ses deux premières BD, « Le goût du paradis » et « Girls don’t cry » (toutes deux sélectionnées à Angoulême), où elle fait vivre tout un petit monde de filles, seules ou en bande. « Je me trouve aussi superficielle qu’elles, avec les travers et les charmes de la superficialité. J’essaie d’insérer là-dedans un peu de mélancolie et de tristesse. Un deuxième degré pas aussi guilleret que ce que les personnages peuvent exprimer ».

Le cul

Pour son troisième opus, « Coney Island Baby », Nine abandonne le filon « petites histoires du quotidien », pour se lancer dans une BD croisant les histoires de deux égéries de la révolution sexuelle aux USA : Betty Page et Linda Lovelace (fais pas genre tu te souviens pas du nom de l’actrice de Gorge Profonde, coquin de lecteur). « J’avais envie de parler du rapport des femmes à leur séduction. Ce qui m’intéresse en général c’est quand même le personnage féminin, ses ambiguïtés. C’est le fil rouge ».

Et le porno alors, c’est juste vendeur ?

« J’ai pas l’impression d’être provocante. Je vais pas vers les trucs faciles, croustillants, racoleurs. Dans la scène de sexe, je préfère montrer Linda Lovelace qui s’essuie après. Je trouve ça assez touchant comme geste. Tout le monde s’essuie, mais on le voit jamais ». Pas de complexe à parler cru donc, mais avec un regard de biais, un petit décalage. « C’est ça la vie. C’est mignon et en même temps tu te coinces le bras quand tu couches avec quelqu’un. Y’a des bruits bizarres… Y’a rien de complètement uniformément chouette. On montre pas assez ce côté bêtisier, prise de tête du sexe ». Là, les rédacteurs du POTAJ se regardent interloqués, eux qui font l’amour comme dans les films, mais, professionnels avant tout, l’interview continue.

Le Rubiks Cube

Ce qu’il faut qu’on vous dise, c’est que si Nine a accouché de trois BD – eh ben c’est comme l’accouchement en vrai, Churchill style, avec du sang et des larmes (ne nous remerciez pas pour cette délicieuse image de Winston sur la table d’accouchement qui vous trotte maintenant dans la tête, ça nous fait plaisir). « Il y a la phase intellectuelle où là c’est le casse-tête. Pendant six mois, t’es bloqué à essayer de résoudre des équations, à tourner le Rubiks Cube dans tous les sens pour pas partir dans la mauvaise direction. C’est angoissant. T’as toujours peur de faire de la merde. Tu te dois à toi-même d’être exigeant. Tu as peur de décevoir. Parfois, t’as beau être en famille, entre amis, tu rumines des trucs. Ces temps ci, tous les matins, j’essaye de scénariser ma nouvelle histoire. Et l’après-midi je bosse sur le dessin, l’encrage, pour un autre album. J’alterne le travail intellectuel et l’exécution ». Je vois bien. Personnellement, j’alterne travail intellectuel et bière, c’est le même concept.

Au prochain épisode…

Pour ceux qui n’ont pas lu Nine Antico, il faut commencer par s’enchaîner « Le goût du paradis », « Girl’s don’t cry » et « Coney Island Baby », de préférence vautré dans un Chesterfield en cuir anglais et un paquet entier de Pim’s. Pour ceux qui auraient malheureusement achevé ces trois volumes, tranquillisez-vous, les prochaines ne sauraient tarder. Au programme, une sorte de suite de « Girls don’t cry » en huit chapitres qui doit sortir au printemps, où les filles ont grandi et rentrent dans le vif du sujet. « Ca se passe la nuit. Avec ce qu’il y a de complexe, de brinquebalant, quand tu couches avec quelqu’un, que t’as vingt ans, que tu es dans ta sexualité active, que tu tentes des trucs,… ». A lire à plusieurs donc, dans le même Chesterfield, avec ou sans les Pim’s.

Egalement à venir, une BD qui parlera du milieu musical des années 60-70 en Californie via un personnage de groupie, Pamela Des Barres, pour laquelle elle a obtenu une bourse de voyage. Et un scénario de film. Certains lui ont déjà proposé des adaptions, poliment déclinées pour l’instant. « Tant que je suis autonome financièrement, que je n’ai pas d’enfant à charge, je préfère ne travailler qu’avec des gens que j’aime ».

Cool, nous, on le prend comme un compliment, forcément. Enfin tant qu’on n’arrive pas dans un prochain album. « On retrouve des phrases, des bribes, des situations, mais personne peut s’identifier clairement », assure-t-elle. N’empêche que si y’a deux journalistes musculeux dans ta prochaine planche, on sera pas dupes.

Fidèle lecteur, si tu as lu jusqu’ici, tu as bien mérité – en plus de notre admiration – ce deuxième extrait pour te remettre de l’effort intellectuel.

Léo Delafontaine, photographe

23 Juil

« La blague vaincra. »

Ce n’est pas sans une certaine gêne que Sébastien et moi avons découvert cette inscription qui orne le mur de la chambre de Léo, nous qui n’aimons que le premier degré, la gravité, l’ascèse, en bref le chiant, sous toutes ses formes. « Le chiant vaincra », là oui, ça nous aurait plu. Mais la blague, non franchement, un peu de sérieux ! Eh le mec il est photographe et il veut faire des blagues ? Non mais on rêve… Et les comiques, ils en font des photos les comiques ? Chacun son métier merci.

Après cette nécessaire mise au point (toutes les blagues de ce post seront passées en gras et expliquées, afin d’être à la fois drôle et chiant, pour contenter tout le monde – là par exemple nous voilà face à une tentative de jeu de mot en rapport avec la profession du Léo en question, photographe, car les photographes font des mises au point, donc nous sommes clairement dans ce qu’on appelle en général de l’humour, ici d’assez bonne facture), nous pouvons commencer le portrait (eh, les photographes aussi font des portraits 😉 du jeune homme, Léo Delafontaine. J’irais presque jusqu’à dire que nous pouvons désormais vous raconter la fable de sa jeune vie (une vraie bonne blague doit être mal amenée, c’est la base).

« J’étais là, oui bonjour Léo Delafontaine, avec ma grosse voix et tout »

Léo Delafontaine finit certaines phrases par « et tout ». Il s’agit donc bien d’un jeune (né en 1984). Mais ce n’est pas là sa seule qualité, puisqu’il a aussi un regard aigu et singulier, qui fait de lui un photographe prometteur, exposé à Arles cet été et lauréat du concours SFR Jeunes Talents 2011, pour son excellente série Paris-Texas (dans le diaporama tout en bas).

Pour en arriver là, Léo a dû subir l’odeur du RER A qui l’amenait à la fac d’arts du spectacle de Nanterre, s’exiler à Paris VIII en section photo, s’enfiler l’intégrale d’Annie Ernaux en master de Lettres (alors qu’il aurait pu faire autre chose à la place), bûcher dans l’ombre ses partiels de physique à Louis Lumière… Mais, malgré les difficultés, il ne s’est jamais laissé faire… Sauf à Arles ! (très bonne blague, très mal amenée, CQFD).

No photography - Léo Delafontaine

Il a surtout su faire preuve d’une audace assez précoce pour réaliser ses premiers clichés : en 2004, il a l’idée d’un reportage sur les ports de la vallée de la Seine. Une région qu’il connaît pour y avoir grandi. Deux ans plus tôt, il s’était fait éconduire par le port de Rouen, qui avait refusé l’accès à ce photographe débutant. Cette fois-ci, Léo invente une fausse agence (nommée 700, le numéro de la rangée art dans les bibliothèques), envoie de belles lettres ornées de tampons bidons, un dossier rempli de photos prises par d’autres, chopées sur internet, et, plein d’aplomb, prend son téléphone : « oui bonjour Léo Delafontaine ». Avec sa grosse voix et tout.

Et ça marche. Le Havre, Rouen, Honfleur acceptent ; Léo enchaîne les prises de vue : des photos d’infrastructure, frontales, « dans la pure tradition de la photo d’archi. » Il loue une galerie à Rouen, expose, vend quelques clichés, rentre dans ses frais. A 20 ans, il vient d’achever sa première véritable série.

Bonnes idées de sujets à l’usage des jeunes photographes

Les clichés, Léo connaît, puisqu’avec beaucoup d’honnêteté, il convient n’avoir manqué presque aucun des passages obligés de sa profession : « je suis parti en Colombie faire du noir et blanc, en mode photoreporter. Puis j’ai eu une période un peu artiste, des portraits de femmes avec des rendus flous, granuleux… » Sans oublier l’Islande : « une espèce d’évidence absolue, tout le monde y va parce que c’est magnifique et facile, tu sais que tu reviendras avec des bonnes photos. » Mais tout cela ne lui ressemble pas. Au fil des voyages, il affine son style : il s’éloigne de la photographie documentaire et fait de la réussite plastique du cliché le seul critère. « Entre une photo extrêmement informative mais ratée, et une photo réussie mais qui n’apporte pas d’information, je choisis la belle. »

Dubaï - Léo Delafontaine

C’est sans doute cette ambiguïté qui caractérise son travail aujourd’hui : Léo part en reportage – au Kosovo, à Dubaï… – en refusant le reportage. Il se rapproche en cela de son maître, l’Américain Alec Soth : « un mec qui fait de la photo documentaire, sans volonté de produire des documents. Il a fait des séries au Niagara, dans le Mississipi… Le sujet est souvent imprécis, c’est plutôt le regard qui crée la cohérence de l’œuvre. »

Oser Beauvais

Disney - Léo Delafontaine

Second point commun avec Alec Soth : le goût de l’alternance entre vastes projets sérieux et « friandises plus légères », selon les mots de Léo. Après avoir passé 5 mois seul à Beauvais à immortaliser les communautés religieuses de la ville (la blague vaincue), Léo concocte un album où s’enchaînent les photographies de panneaux no photography (la blague vainqueur). Avant de plonger dans son ascèse picarde, il avait pris sa respiration à Disneyland, dans une série tragicomique où il confronte en diptyques personnages Disney super joyeux et parents au fond du gouffre.

Disney - Léo Delafontaine

Storytelling

Comme vous le constaterez assez aisément en jetant en œil aux trois séries du diaporama (Beauvais, Paris-Texas, Corée du Sud), les photos de Léo ont un certain nombre de points communs formels. En d’autres termes, un style : une composition très propre, géométrique, en général un ou deux personnages, centrés, en pied, souvent immobiles, pas de premier plan et jamais de noir et blanc.

D’Alec Soth, Léo explique qu’il aime son empathie distanciée. C’est le même sentiment que j’ai devant ses photos : le regard est respectueux, légèrement distant, l’approche bienveillante, légèrement moqueuse, le rendu réaliste, légèrement fictif. Les poses, figées, stylisées, créent un univers semblable à la réalité, mais décalé.

Dans sa toute dernière série, en Corée, Léo a franchi un cap supplémentaire dans cette distanciation : l’introduction dans le cliché d’une narration. Chaque photo suggère une histoire au spectateur, libre à lui de l’inventer ensuite.

www.leodelafontaine.com

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Eh non ! Ceci n’est pas un nouveau portrait de POTAJ

19 Juil

Vous avez sans doute constaté que nous publions nos portraits avec une régularité métronomique…

Au lancement du blog, on avait songé à un portrait par semaine, comme nous sommes deux, ça paraissait jouable. Mais on a dû se résoudre dès les premiers posts à un toutes les deux semaines, avant de trouver – enfin ! – notre rythme de croisière : un par mois, et encore, nous sommes en retard. Un par mois, à l’ère de l’übergeekité, c’est bien. Comme ça on est pas trop intrusifs.

Bon évidemment on aimerait faire plus, mais avec le travail, les vacances, les terrasses, Facebook, c’est difficile de trouver du temps !

Nous en avons trouvé néanmoins pour répondre aux assauts de la presse, qui, depuis l’essoufflement de l’affaire DSK, s’est littéralement ruée sur l’autre événement majeur du premier semestre : ce blog.

Vous pouvez donc lire le compte rendu de nos exploits sur :

Grazia.fr (merci Francesca)

MinuteBuzz (merci Leslie)

Voyez, si vous êtes journalistes et que vous voulez nous interviewer, vous serez personnellement remerciées sur ce blog (et plus si nécessaire).

Bienvenue d’ailleurs à nos lecteurs venus de ces sites, sans doute les rares que nous ne connaissions pas personnellement…

Vous l’aurez compris, ce post avait une double vocation : nous faire mousser (ce qui reste le but général du blog) et donner l’illusion d’une animation sur cette page bien statique depuis quelques semaines. Mais – teaser… – vous aurez très bientôt droit à un nouveau portrait : Léo Delafontaine, photographe.

Thomas Cailley, réalisateur et scénariste

17 Juin

Pre-scriptum : une fois de plus, le Potaj vole au secours du succès. Le court métrage réalisé par Thomas Cailley vient de recevoir le Fujifilm Award 2011, après le Prix du public aux Rencontres Cinémaginaire d’Argelès sur Mer, le Prix du Public au Festival International de Lisbonne, le Prix du public au Festival Ciné en herbe de Montluçon, le Prix Jeunes Talents au Festival du cinéma européen de Lille, le Prix du public au Festival Premiers Plans d’Angers,… rien que ça. et on vous passe les sélections. Moteur…

Le jeune homme qui s’avance, démarche plutôt assurée et sourire discret, dans un cuir de bonne facture, est un trouble fête. Mais ça je ne le sais pas encore. Moi, je ris encore intérieurement au souvenir de son court-métrage, Paris Shanghai (à voir ce vendredi 17 juin à 21h au Ciné104 à Pantin, ou sur Canal + Cinéma dès ce WE, horaires en bas du post ). Mais voilà, Thomas Cailley va passer l’heure qui suit à m’en expliquer patiemment les ressorts. Plus de magie, mais une mécanique précise qui mène au fou rire. Le job de blogueur est parfois cruel. Je subis donc ses explications passionnantes comme s’il me démontait une excellente blague avec application.

Voilà un visuel de l’accusé, très sympa par ailleurs :


Thomas Cailley nous a d’abord été présenté sous forme de film donc. Un jour que la rédaction du Potaj au grand complet, s’était délocalisée au MK2 Quai de Seine pour une session de courts métrages, munie comme il se doit de buckets de pop-corn XXL carnets de notes préparatoires, Général Rondot style.

Il faut rendre à César ce qui est à Thomas Cailley, la projection de Paris Shanghai fut un grand moment. Un concours de pouffements étouffés et d’éclats de rires sonores. La salle au complet se poilait. OK, « salle au complet » est peut être une expression osée quand il s’agit de projections de courts-métrages, mais tout de même.

A l’écran ce soir là donc, Manu, sympathique barbu à peine trentenaire flanqué d’un T-shirt Paris-Shanghai part pour un voyage à vélo reliant les deux villes. Quelque part dans la campagne française, il tombe par accident sur un ado un peu paumé, Victor, qui vient contrecarrer ses plans. OK, dit comme ça, le pitch a peut être pas l’air à se pisser dessus. Et ben faudra me croire. Ou aller au Ciné 104 ce soir. Ou regarder Canal+ Cinéma ce WE. Ou arrêter de faire ch…, oh !

Après Mission Cléopâtre de Chabat et Borat de Baron-Cohen, Paris Shanghai fut perso ma troisième expérience de rire collectif en salle obscure. Pardon pour cette filiation incongrue. Le comique réaliste et caustique du film n’a pas grand chose à voir avec les deux premiers et le ferait plus ressembler à un Chatiliez grand cru. Mais le réalisateur nous a salement décomplexés question références en confessant par la suite « Moi et mon frère, on a regardé les mêmes conneries assez tôt, Wayne’s World, Point Break,… On a vu les deux à peu près 150 fois. Là tu te dis que le cinéma peut vraiment apporter quelque chose ». C’est bon, on peut se lâcher, Mégateuf.

On ne dira jamais assez tout ce que l’on doit à son grand frère. Pour Thomas, ce fut David, son aîné, qui, en plus de lui faire découvrir Wayne’s World, ce qui en soit justifierait une forme de reconnaissance éternelle, lui a montré la voie à suivre. Celle qui part sur le côté. « Un an avant moi, il avait abandonné sa carrière de prof de physique pour devenir chef opérateur. Je me suis dit – ah ouais c’est cool on peut faire ça malgré nos grands âges ». Pour lui ce sera la Femis. Changement de cap pour ce diplômé de Science Po passé par Ubisoft et l’univers des boîtes de prod, côté administratif. « J’avais envie de passer à la création pure mais je ne m’autorisais pas à arrêter les métiers sérieux ». C’est pas sérieux ce que tu fais ? « C’est moins sérieux : tu nourris ton travail avec tes obsessions, avec tes désirs, tes fantasmes, avec tes obsessions… C’est tout sauf sain. C’est génial mais c’est vrai que c’est difficile de justifier ça de manière rationnelle… ».


Thomas Cailley est-il pour autant un boute-en-train, contrepetant à longueur de phrase ? Non, plutôt un réalisateur méticuleux qui sait ce qu’il veut, quand, où, comment et pourquoi. Démonstration.

Ecrire drôle

Un ressort de comédie essentiel, qu’il a piqué dans Comédie, mode d’emploi, le bouquin de Judd Apatow, c’est qu’on passe sa vie à expliquer à ses potes des trucs qu’ils n’arrivent pas à comprendre. « Il y a un duo comique, un jeu de contraste entre les deux personnages. S’il y en a un qui est un peu lunaire, il en fallait un plus terrien. S’il y en a un qui parle beaucoup, l’autre n’est pas du tout dans la communication ».

T’es confronté personnellement à ces problèmes de communication ?

« J’arrive pas à te répondre ». Rires

Après l’écriture, rebelote avec les acteurs. Pour ceux qui rêvent de se la couler douce en mode Beverly Hills, faudra repasser. « On a passé deux mois avant le tournage à faire deux répét par semaine avec les comédiens, on amenait à chaque fois une scène et on l’épuisait. Après on rajoutait une contrainte dramatique. Toi, tu veux savoir ça, lui veut pas te le dire, … On a beaucoup réécrit avec eux ». Les mêmes blagues pendant deux mois ? C’est un peu comme faire Paris-Toulouse avec l’autoradio bloqué sur Rire&Chansons. Pas étonnant que jusqu’au réalisateur se lasse. « Au moment de la première projection, je m’étais fait à l’idée que c’était juste l’histoire de ces deux personnages, que ce n’était pas spécialement marrant ». On est à Montreuil, début janvier, le réalisateur est dans ses petits souliers. « Et là, énorme surprise, le public a commencé à rire dès le générique alors que ce n’est que du noir avec le nom des comédiens. J’étais halluciné. Je me suis retourné, persuadé que quelqu’un s’était cassé la gueule dans la salle. En fait non, c’était à cause du film ».

Filmer technique

Tel un mécano barré dans Pimp my ride, Thomas Cailley devient prolixe quand il s’agit de rentrer dans le moteur de son bébé . « Le film fonctionne avec deux régimes d’images. D’une part des plans très fixes et assez larges. C’est le monde tel que Manu se le représente, comme une carte postale, avec des décors en deux 2D, écrasés, presque en toile peinte derrière. D’autre part des moments plus à l’épaule, plus saisis, pour l’action présente ». Il n’a pas l’air surpris que ça m’ait échappé, et poursuit doctement sur les avantages de la pellicule sur le numérique en termes de grain et de profondeur de champ. « Avec le numérique, tout est net, on ne sait pas où regarder. Et puis, avec la pellicule, il y a une rareté parce que ça coûte très cher, donc ça pousse au choix ». Ah, oui, c’est sûr. « C’est vachement mieux : boum ça tourne et on entend la petite pellicule qui se met à tourner ». Je crois qu’il a fini par comprendre mon niveau de compétence technique.

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Monter au cutter

Une semaine de tournage. 3h30 de rushes pour sortir 25 minutes de film. Faut sabrer, comme dirait un économiste du FMI de passage à Athènes. « Pour chacune des scènes on s’est retrouvé un peu inconsciemment avec des scènes qu’on avait construites en trois actes, avec une exposition, un conflit et une résolution. Ca faisait une sensation de yo yo sur le film ». Première opération : « out » les débuts et les fins de scène. Le film progressera par bloc. Et c’est ça qui fait que c’est drôle ? « Il faut pas monter le truc en se disant il faut que ça fasse marrer. La bonne idée c’est de montrer la relation, l’enjeu humain. Là c’est deux mecs qui ont rien à faire ensemble à la base, et à un moment un des mecs a l’opportunité de laisser l’autre dans ses emmerdes ou de l’aider. Le comique tu le ressens dix fois plus avec ça. Parce que dès que tu prends au sérieux l’enjeu humain, toutes les situations deviennent plus fortes. Il faut monter le champ / contre champ, les regards, la façon de juger l’autre ou de l’encourager ou de l’envoyer chier, c’est là que ça existe ».

Et bien se foutre de la gueule de ses potes

Petit à petit, sous ses airs de jeune homme bien sous tous rapports, se dévoile un bon tacleur, qui a profité de son premier film pour casser du sucre sur le dos de ses potes. « J’aime taper, c’est mon hobby », disait Bart. Ici, La comédie est un moyen facile de moquer cette habitude déconcertante qu’ont les jeunes salariés cools de se casser en voyage initiatique genre sac à dos, bonnet péruvien et rencontre avec les autochtones après une intense préparation sur Google Images. Des Froots (faux roots) ou des Broots (bourgeois roots) pour reprendre la fameuse terminologie d’Usbek&Rica (n°3, page 19). « Pour Manu, c’est une évidence alors qu’en fait derrière cette quête existentielle, il y a clairement un vide un peu sidéral. C’est une fuite en avant. Sous prétexte qu’autour de lui il trouve que tout est faux, en avançant, il devrait trouver du vrai. En fait la seule chose vraie qu’il rencontre dans ce voyage c’est ce gamin qu’il y a en face de lui, et il se révèle à ce moment là incapable de l’aider ».

Bref, y’a à voir et à penser dans Paris Shanghai. On like et on laugh. Alors hop hop on se bouge, on y va au lieu de passer sa vie sur Google Images, bande de froots !

Plus de renseignements : http://www.facebook.com/pages/Paris-Shanghai/189359954423296

Toutes les photos de tournage sur ce post sont sous copyright Ivan Mathie.