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Camille Simony, plasticienne

12 Oct

Bref, on avait rendez-vous avec Camille Simony, plasticienne, 26 ans, formée aux Beaux-Arts de Nantes, dotée d’une petite obsession pour les chaussures.

J’avais sorti mes plus belles Asics, celles que je peux mettre que quand il pleut pas, à cause de la semelle gauche qui se décolle. Et de la droite qui se décolle aussi.

Asics resplendissantes de blogueur

Il a pas plu. J’étais à l’aise, bien dans mes baskets.

Seb avait fait de son mieux.

Pantoufles de vair

C’était pas terrible.

Camille m’a dit : cools tes Asics.
Je lui ai dit : je sais.
Camille a dit à Seb :
Il lui a dit : je sais.

Seb a caché ses pieds sous la chaise et on a pu commencer l’interview.

I’m not a legend

On a demandé à Camille : c’est quoi ton parcours ? Parce qu’on aime commencer les interviews avec des questions originales.
Nous on voulait qu’elle nous raconte sa légende. Elle avait pas de légende. C’était pas grave, c’était pas de sa faute, elle était pas née avec un pinceau à la main sous les bombardements, sauvée de l’atrocité de la guerre par la puissance de l’art. Nan. Elle avait fait un Bac L, avec une option art plastique, puis une année en Arts visuels, à Orléans.

C'est qui ces mecs ?

On a dit : où ça ?
Elle a redit : à Orléans.
On a dit : connaît pas.
Elle a dit :
Il y a eu un silence gêné. Comme elle est sympa, elle a enchaîné : après j’ai passé une équivalence pour entrer aux Beaux-Arts de Nantes.
On a redit : où ça ?
Elle a redit : à Nantes.
On a redit : connaît pas.

Alors on est passés à autre chose. Elle allait pas nous embrouiller avec ses villes chelous toute la soirée.

Artiste performante

En entrant aux Beaux-Arts, Camille était très branchée performance. Un peu comme un manager chez Accenture.

« Pour ma toute première performance, je m’étais écrit tous les souvenirs que j’avais sur le corps. Il y avait à la fois l’idée que le corps gardait en lui la trace des souvenirs, et que, sur ce corps, je les renotais, entre temps triés. »

Fin de l’analogie avec Accenture.

« J’ai aussi fait aussi une série sur la claustrophobie, dans un aquarium de ballons rouges, que j’éclatais un à un, gagnant ainsi de l’espace, sur l’idée du combat contre la phobie. »

Retour de l’analogie avec Accenture ?

De son propre aveu, Camille trouvait dans la performance une sorte de facilité d’expression. Elle ne s’y est pas attardée, mais en a gardé le goût de la théâtralisation, comme sur cette série de photos (Sans visages, 2008), imprimées sur papier arche (utilisé habituellement pour la gravure).

« Ce sont des visages, retravaillés après par informatique. Je demandais à mes modèles des poses très exagérées, théâtrales. Et je leur donnais une autre signification, à travers la sélection d’une bribe du visage, en accentuant les contrastes. » Intermédiaires entre émotions ressenties et exprimées, entre extériorité et intériorité, ces visages ont servi de pont entre la pratique initiale de Camille, fondée sur l’expression théâtrale de l’émotion ressentie intérieurement, et celle qu’elle a aujourd’hui, centrée sur le questionnement des apparences.

« Travailler sur les émotions, c’est questionner la surface. Les émotions viennent de l’intérieur, mais en même temps, elles peuvent être tout le temps contrôlées. »

Aux frontières du réel

Ce questionnement sur les apparences s’est ensuite traduit par un va-et-vient entre réel et fiction, récurrent dans ses oeuvres.

Parfois, du réel vers la fiction…

… comme dans cette série de clichés format pare-brise d’intérieurs de taxis (Cairo Taxi Drivers, 2009). D’apparence documentaire, ces photos sont à la fois un portrait du chauffeur, de la ville et du pays dans lesquels elles sont prises. Exposées sur fond sonore urbain, mélangeant klaxons, bruits de moteurs et radio, elles deviennent autant de tremplins à l’imagination.

Parfois, de la fiction vers le réel…


… comme dans ces quatre figurines de chauve-souris, mi-Batman, mi-Icare (Batman, 2011). Camille a plongé deux Ken et deux Barbie dans de la résine, puis leur a sculpté des ailes, tantôt ouvertes, tantôt repliées, mais à chaque fois dégoulinantes, comme enveloppées d’une nappe de pétrole. Elle y voit la confrontation de ce qu’on vit, de ce qu’on voit et de ce qu’on a envie de devenir. Des rêves en déliquescence.

« Quand les petites filles veulent devenir des princesses, les garçons veulent devenir des super héros je crois, » avance-t-elle, avant que Seb ne la détrompe : « Moi je voulais devenir une princesse… »

C’est dit, c’est écrit, Seb voulait devenir une princesse et maintenant quand quelqu’un tapera « Sébastien Dumoulin » dans Google, il tombera sur cette déclaration touchante.

Chaussures

Bref, on passait somme toute un bon moment, charriant Seb avec ses pantoufles de vair. Mais l’heure tournait et il fallait désormais que l’on aborde sans plus tarder le sujet important, pour que mon collègue blogueur puisse rentrer chez lui en carrosse et non en citrouille.

Quand on a découvert le travail de Camille avant de la rencontrer, ce sont ses oeuvres à base de chaussures qui nous ont interpellés. Tels des Ernst Gombrich en devenir, on s’est dit  : « elle est dans un délire chelou avec les pompes. »

« Ce qui m’intéressait, c’était surtout la chaussure à talon. Il y a dans le talon quelque chose de fragile, d’instable. Au final on aurait presque besoin d’un homme pour nous éviter la chute. Et en même temps, le talon, ça grandit, ça dégage une sorte de charisme… Le rythme du talon sur le sol est un symbole d’érotisme, d’affirmation… C’est comme un petit piédestal pour les femmes. »

Ici, ce piédestal rouge vif nage dans une flaque de peinture (Piédestal, 2011). Comme pour les figurines chauve-souris, l’icône – ou l’objet iconique – brille et dégouline à la fois. Signe de fragilité et arme de séduction. « Un peu comme le rimmel qui coule des yeux des nanas… »

Cette fois-ci, la chaussure à talon est noyée dans du béton, désespérément fixée au sol (Je reviendrais… peut-être, 2009).

« Au final la chaussure, c’est ce qui fait le lien entre le sol et notre corps. Là, on a l’impression que le sol est en train de happer ces deux chaussures. »  Le corps n’est plus là, il s’est échappé.

Un kilomètre à pieds…

Dans cette dernière installation (Autel, 2009), Camille s’est inspirée des vitrines de magasins de chaussures de sport pour bâtir un autel à la grolle usagée. Les modèles ont vécu et les prix sont remplacés par un nombre de km fictif.

« Parfois, pour des chaussures quasiment neuves, portées peut-être deux fois, j’ai inscrit des milliers de kilomètres. D’autres, complètement abîmées et sales, sont censées n’avoir presque pas voyagé. »

Les thèmes fétiches de Camille sont bien présents : le jeu sur les apparences trompeuses, mais aussi l’ambivalence des objets, imprégnés de réel et porteurs d’histoires, donc de potentielles fictions. « A partir de là, le spectateur est invité à toutes les projections… »

Pour lui comme pour nous, c’est l’heure du départ.

> Le site de Camille Simony

> Le site de son collectif de talentueux jeunes artistes venus de Nantes, Rhezome

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Juliette Elie, plasticienne

4 Mar

Vendredi matin, début mars, grand soleil sur Paris. Je grimpe les six étages d’un vieil immeuble du Sentier, sans ascenseur, obviously, sans quoi je ne serais pas au bord de la crise cardiaque quand Juliette m’ouvre la porte : « c’est haut putain ». 
J’ai toujours su trouver les mots pour parler aux artistes.

J’ai rencontré Juliette pour la première fois lors d’un voyage de presse à l’exposition de Christian Gonzenbach à Roubaix, haut lieu de l’art contemporain pour ceux qui en douteraient. Quand j’ai lu son (excellent) compte rendu, je me suis dit : cette fille n’a pas porté sur les œuvres un regard de journaliste, mais de confrère. Indeed, si elle pige à l’occasion, elle est avant tout plasticienne.

Les Oiseaux du lac Stymphale

Du haut de ses 25 ans, J.E. réalise sa première exposition ces jours-ci (du 11 mars au 12 avril), au Musée Terra Amata de Nice. Elle s’intitule Les Oiseaux du Lac Stymphale, en référence au sixième des travaux d’Hercule, dont généralement personne ne se souvient.

(Pourquoi tout le monde se souvient-il en revanche des écuries d’Augias ? J’ai mon idée sur la question : cet épisode fait phonétiquement et symboliquement penser à une chasse d’eau, accessoire que chacun utilise – de préférence – fréquemment.)

En résumé : des oiseaux anthropophages, armés de becs et de griffes de bronze, squattaient le lac Stymphale, en Arcadie au beau milieu du Péloponnèse, avant d’être vaincus par Hercule. Juliette a donné corps à ce mythe en créant un chantier de fouilles où auraient été retrouvés des restes de ces monstrueux volatiles : griffe géante, clichés des paléontologues à l’oeuvre, panneaux indiquant les résultats d’études scientifiques… Tout est plus vrai que nature, d’autant que l’exposition est hébergée non dans une galerie, mais dans un musée de paléontologie.

Art-chéologie

« All is true. » C’est l’épigraphe d’un roman de Balzac.

(Lequel ? Je ne me souviens plus… Googuelisons pour voir : Le Père Goriot. Je ne l’ai pas lu pourtant. Ca doit être ce qu’on appelle communément la culture.)

La vérité dans la fiction, je me suis toujours dit que c’était ce qui faisait le prix de l’art et ici, c’est à l’évidence ce subtil équilibre qui est recherché. Ainsi, les vues aériennes des champs de fouilles semblent d’une authenticité troublante, et pourtant, en y regardant de plus près, les personnages sont figés. Figurines et hommes à la fois (photo n°8 du diaporama).
J.E. aime effacer les lignes qui séparent la réalité de la fiction et unir ces deux mondes dans les univers auxquels elle donne naissance. Pas étonnant, elle apprécie Haruki Murakami, de qui il lui est arrivé de s’inspirer pour d’autres travaux : « chez lui, il y a toujours ce passage entre quelque chose de magique et le réel. Chez lui, ce n’est pas une frontière. C’est ça que j’aime. »
Même balancement ou plutôt, même alliance dans cette exposition où se mêlent art et science : « les mythes, c’est à la limite de l’Histoire et de la fiction totale. », rappelle-t-elle.
Pour Juliette, la science n’est en rien une attache à la réalité, mais, au contraire, une source d’évasion :
« La science, c’est très poétique. Le fait de ne rien y comprendre rend la chose poétique, ça transforme la vision… Tu vois, depuis toute petite, je suis fascinée par les museums d’histoire naturelle. Des ossements, des restes de quelque chose que tu n’as pas connu, qui pour nous est une fiction complète… Tu peux tout imaginer à partir de ça… »

Le genre de discours qui me plaît.

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Juliette, ailleurs :

Le Figaro

Le Magazine Littéraire

Musée Terra Amata

>>> Prochain épisode : Gwendal Le Scoul, illustrateur