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19 mai

Ariel Kenig, auteur

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Vous l’attendiez, le voici : le second opus de notre grande série sur les écrivains à casquette est enfin en ligne. Après Karim Madani, le polar et les Yankees de New York, c’est désormais au tour d’Ariel Kenig de venir représenter l’autofiction ainsi qu’une autre équipe de baseball que nous n’avons pas vraiment pu identifier (est-ce vraiment important ?).

Autodidacte de l’autofiction

L’autofiction, ça laisse souvent un peu sceptique. On est nombreux à déplorer que la littérature française renonce à l’imaginaire, voire purement et simplement à l’histoire, pour se recentrer sur des récits nombrilistes, qu’on taxera tantôt d’exhibitionnisme, tantôt de narcissisme.

Mais les préjugés ont vocation à être démentis et Ariel s’est chargé de nous prouver que le choix de ce genre pouvait relever d’une démarche cohérente, à la fois esthétique, politique et éthique. Et, en plus, intéresser le lecteur.

Ariel a 28 ans et a grandi à Boulogne-Billancourt, ce qui lui fait deux points communs avec un des deux auteurs de ce blog. (Et aussi avec Thomas Hollande, autre star incontestée de l’autofiction. Coïncidence ?) A la cité du Pont de Sèvres précisément, d’où était réputé venir une bonne partie du shit du 92. Rien ne le prédisposait à devenir écrivain et ce n’est qu’à l’âge de 17 ans qu’il découvre véritablement la littérature. A partir du Bac, il y consacre tout son temps, renonçant aux études et se formant par lui-même, au fil des lectures, correspondances et rencontres avec ceux qu’il admire : Despentes, Houellebecq, Angot et surtout, Guillaume Dustan.

Dustan

C’est à cet écrivain homosexuel, mort en 2005 du sida et resté célèbre pour le caractère subversif de ses prises de position, qu’Ariel Kenig doit largement sa vocation. A 17 ans, Ariel lit Génie Divin : révélation. Tu te souviens, lecteur, de ta première fois sur le Potaj. Pareil. Puis il découvre, sur le plateau d’Ardisson, Dustan dans ses oeuvres, face au cardinal Lustiger. Dustan y défend une philosophie de vie fondée sur l’individualisme et le plaisir, où chacun n’est responsable que de lui-même. Ses propos, qui choquent l’assistance, sont énoncés avec douceur et sans volonté de polémiquer. Ils sont accompagnés d’une pointe de résignation dans la voix, comme si Dustan se savait vaincu.

Il l’a effectivement été, par l’époque et la maladie, le temps et l’esprit du temps. Mais ses idées lui ont survécu et imprègnent aujourd’hui encore la pensée d’Ariel, que l’on pourrait tenter de résumer ainsi : à l’inverse de ce que le discours ambiant laisse entendre, nous ne vivons pas dans une société individualiste, mais plutôt dans une société égotiste. Les égos exhibés ne sont pas valorisés mais dégradés, formatés par le consumérisme qui les polit. Facebook en est un instrument.

Esthétique du politique

Dans son discours comme dans son dernier roman, Le Miracle, paru chez L’Olivier en début d’année, le propos d’Ariel est avant tout politique (pas au sens militant du terme, même s’il est imprégné d’anti-sarkozisme). L’histoire du Miracle, qui a bel et bien été vécue, n’est in fine qu’anecdotique : une vieille connaissance le recontacte pour lui proposer des photos de vacances de Pierre Sarkozy, présent non loin d’une catastrophe naturelle au Brésil. L’auteur tente en vain de les revendre à la presse people, avant de s’apercevoir qu’elles sont visibles par tous sur le profil Facebook du fils Sarko.

L’intrigue est avant tout l’armature qui lui permet de développer sa perception de l’époque contemporaine, des rapports de force sociaux et de la relation à internet en particulier. Les effets de style sont réduits au minimum, l’écriture est épurée, dense, concise, entièrement mise au service de la pensée. Elle reste sensible toutefois et c’est en cela que Le Miracle s’éloigne de l’essai et demeure une oeuvre littéraire. Ce n’est pas une société qui est lue mais aussi des personnages et leurs comportements.

"En France il y un culte du premier jet, de l’écriture expiatoire…. Moi je crois beaucoup au re-travail. L’écriture a tout un aspect technique, primordial, sur lequel on m’a aidé. J’applique des règles simples : le moins de mots possibles, une grande prudence avec les allitérations, les jeux de mots… J’évite tout le kitch des effets."

On est bien loin ici de l’approche évoquée avec Karim Madani, où le climat narratif et l’imaginaire servaient de piliers.

La démarche d’Ariel, tout aussi digne d’intérêt, est radicalement opposée : "Je crois qu’on peut être un bon écrivain et pas un romancier. Je dis que je fais des romans par convention. Je dis d’ailleurs plutôt que je suis auteur. Je fais des livres, j’achève des textes."

> Petite lecture avec Ariel

En répétition avec Laurie Jesson, metteur en scène

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On the field. Tels d’authentiques gonzo-journalistes en mal de sensations fortes, les plumes téméraires du POTAJ (nous) sont parties coeurs vaillants, caméra à l’épaule, dans une de ces contrées où la police ne va plus : le 18ème. Avec une certaine appréhension, certes, mais galvanisés par le sentiment de l’importance de notre tâche, nous nous sommes infiltrés dans un lieu obscur et méconnu, où se réunit chaque samedi soir un groupuscule d’individus sous de fausses identités.

"Théâtre Pixel", pouvait-on lire à l’entrée de ce foyer d’agitateurs publics, qui prétendaient – à d’autres! – être de simples comédiens. Nous avons joué le jeu, néanmoins, et assisté à une séance de réglages, puis à la représentation de leur pièce, par ailleurs très amusante : Quand on aime on ne compte pas.

Imaginé par Jonathan Dos Santos, un des 4 comédiens, ce marivaudage "en mode LOL" – comme on pourrait l’écrire si on avait 14 ans (ce qui serait le cas si les années duraient 24 mois) – raconte l’histoire d’un couple marié dont les deux conjoints touchent séparément le gros lot : l’une hérite, l’autre voit sa société introduite en Bourse. L’argent ne faisant pas le bonheur, selon le vieil adage des gens qui n’en ont pas, ils tentent ensuite de se piéger mutuellement, à l’aide de deux amis complices, pour divorcer sans avoir à partager le magot. Situations cocasses, coucheries, rires, applaudissements.

Fins limiers que nous sommes, nous avons concentré toute notre attention sur celle qui pouvait apparaître comme le cerveau de la bande, la femme de l’ombre derrière l’opération : Laurie Jesson, jeune metteur en scène de 31 ans. Avant de publier (bientôt) son portrait, nous vous proposons de la voir en action et de découvrir ainsi par l’exemple la réalité d’un travail de mise en scène.

Obstinément retranchée dans l’obscurité, au désespoir du cameraman, elle a un super-pouvoir essentiel. Celui de faire poser leur cul aux quatre joyeux drilles survoltés. Pas une mince affaire a priori, mais ce doit être le prestige du boss, l’équipe est sage comme une image. Premier brief.

Comme tout bon manager qui se respecte, elle pointe les failles – dans la diction, les déplacements, le rythme… – qui menacent de gâter la sauce. Et fait des phrases compliquées, certainement pour justifier sa position hiérarchique :

"Je sais pas si c’est parce que toi tu vas doucement que toi tu accélères ou si c’est parce que toi tu vas vite qu’elle elle ralentit".

O_o

Ça a beau être la neuvième représentation, une tirade qui claque, ça se travaille, ça se peaufine. Coup de chance, le metteur en scène est "docteur ès supercherie". Elle commence donc à dispenser sa science de la petite ficelle, ce qui ne manque pas de nous mettre mal à l’aise.

Assister à une répétition de théâtre, c’est un peu visiter les arrières-cuisines d’un resto chinois. Qui a vraiment envie de savoir comment sont fabriquées les boules coco ? Et ben, pour les blagues, c’est pareil.

Comme la désagréable impression d’assister à la planification minutieuse du viol de nos zygomatiques (ok, on exagère un peu, mais ça aussi c’est un truc).

La répétition se poursuit. Un metteur en en scène se doit d’être relou pointilleux. Laurie Jesson est très pointilleuse. Admire, lecteur, ce travail sur le "Oh" triste et le "Oh" désappointé.

Tout y passe. Scène après scène, on ne retravaille pas seulement le texte – ce serait trop simple – mais aussi les déplacements. Parce que les comédiens ont l’air comme ça de se mouvoir librement, mais en fait c’est Kim-Il-Jesson qui dirige tout.

Pas de demi-mesure dans la gestuelle. Quand il faut y aller, il faut y aller. Le metteur en scène suggère à un acteur d’utiliser le poteau qui se dresse au milieu de la scène comme une barre de pole-dance ? On s’exécute. Et avec force déhanchés s’il vous plait (scène censurée au montage, désolé).

La petite bande est même prête à prendre des coups pour la cause.

Pauvres acteurs, entièrement soumis au bon vouloir du tyran de la mise en scène… Si vous voulez monter un syndicat, nous pourrons bien entendu apporter le témoignage accablant de violence physique de la précédente vidéo.

Et aussi celui de ce bon vieux bash :

Vous comprendrez notre surprise lorsqu’après le spectacle, la troupe se fend d’un hommage appuyé à son tortionnaire.

Complexe de Stockholm ?

Après moult hésitations, nous avons décidé de ne pas en parler aux services sociaux, c’est quand même émouvant une jolie relation sado-maso comme celle-là.

Surtout quand elle accouche d’une pièce aussi bien réglée (ce que nous ne sommes pas les seuls à penser : voir les commentaires des spectateurs).

Retour à Arkestra avec Karim Madani

18 jan Portrait Karim

On avait quitté le romancier Karim Madani place d’Italie, début mai. Il faisait "une chaleur de dingue" (comme Jean Daniel et Bernard-Henri Lévy, le POTAJ s’autocite, c’est même ce qu’il fait de mieux), c’était presque l’été, on avait un triple A et des vacances en vue, plein de projets qui n’avaient pas encore foiré et largement moins de 30 ans.

Comme les choses ont changé ! On a désormais froid, un an de plus, un A de mois, un lointain souvenir de vacances trop courtes et la franche satisfaction d’avoir participé en 2011 à un maximum de projets morts-nés.

Heureusement, dans ce contexte morose a surgi une lueur d’espoir : Le Jour du Fléau (Série Noire, Gallimard). Drôle de nom pour une lueur d’espoir, certes… C’en est une pourtant, pour tous ceux qui croient que la littérature française contemporaine peut encore raconter des histoires, inventer un univers, une ville… En bref, faire résolument le pari de l’imaginaire.

Mais laissons parler l’auteur de ce roman paru en novembre dernier et que 100% du POTAJ, soit près de deux personnes, a dévoré.

Comme pour ses précédents romans, Karim a pris un soin particulier à élaborer en amont un déroulement précis de l’action avant de se lancer dans l’écriture.

A la manière de Frank Miller (l’auteur de Sin City), Karim a inventé une ville maudite, sombre et violente, où les clivages et tensions présents dans notre société sont exacerbés : Arkestra.

Karim nous le disait la dernière fois : "je raconte pas mes vacances, j’essaie de construire une oeuvre".

Pour finir, quelques lignes lues par Karim.

Parce qu’il n’y a pas que le POTAJ qui parle de Karim Madani (et heureusement pour lui…) :

- Rue 89

- France Culture

Gaspar Claus, violoncelliste expérimental

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La rédaction du POTAJ tient à préciser à ses lecteurs qu’avant d’écrire ce portrait hagiographique, le sympathique Gaspar Claus a généreusement acheté notre complaisance. A peine arrivés au 5ème étage, le mec prend le blogueur dans le sens du poil. «  J’ai compris qu’il vous fallait un café. Rien à manger ? Un croissant ? Un croissant franchement… Pas de salade de betterave, ni d’anchois marinés ? ». Notre conscience professionnelle s’est inclinée devant le saumon fumé. Eh oui, on peut être sympas, drôles, plutôt beaux gosses et complètement corruptibles.

Cette mise au point effectuée, passons à Gaspar Claus.

Être d’exception (c’est trop ? ouais, mais bon, du saumon fumé quand même !)… Être d’exception donc, qui excelle à la fois dans les petits-déjeuners improvisés et le violoncelle.

Le violoncelle ?

«  V’là l’instrument tout chelou, t’as vu », tacle immédiatement Stéphane, qui essaie souvent, par ses écarts de langage, de faire maladroitement oublier qu’il a bientôt trente ans.

Sauf que notre jeune violoncelliste dynamite le classicisme vieillot qui colle à son instrument. Avec ses cheveux en bataille genre beau brun ténébreux qui rentre tout juste d’after, son pull à motif norvégien, sa démarche nonchalante de mec qui a des facilités, sa voix un peu planante comme s’il jouait aussi avec un archet sur ses cordes vocales, il ferait tomber n’importe quelle midinette dans le panneau.

Et ça n’a pas raté. Les deux blogueurs sensibles que nous sommes sous notre carapace de muscles sont restés cois devant les vidéos réalisées par le jeune homme avec son pote Vincent Moon.
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(pour les pressés, allez écouter la musique à 3’40)

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Ca y est ?

Vous aussi vous êtes désormais persuadés que le violoncelle est en fait extrêmement cool ? Bienvenue. Vous venez de rejoindre le club des victimes de Gaspar Claus.

Mais c’est quoi ton style à la fin ?

Attention à ne pas le vexer cependant. Violoncelliste, c’est un peu réducteur. « Quand on m’appelle pour une participation sur un disque et qu’on me dit : « on aimerait bien qu’il y ait un violoncelle là-dessus », en général je décline. J’aime bien qu’on m’appelle pour ce que je fais, moi, et pour ce violoncelle-là ».

On se dit : cool, un mec aussi nombriliste et prétentieux que nous, ça fait plaisir ! Pour un peu, on lui proposerait de rejoindre la rédaction du POTAJ. Sauf qu’en fait, il n’est pas particulièrement snob. Juste férocement attaché à sa différence.
Et que fait-il donc de si particulier ? Pas facile à définir. Craignant avant toute chose de se laisser enfermer dans une case, il multiplie les collaborations les plus diverses, prenant un malin plaisir à semer le blogueur qui voudrait lui construire une trajectoire cohérente pour les besoins de son article. Être là où on ne l’attend pas, c’est une de ses marques de fabrique.

« J’aime bien jouer un jour avec un vieux comédien français qui reprend le Cantique des cantiques et le lendemain avec un Japonais qui se chie dessus sur scène et qui finit par tout faire péter en faisant le max de bruit. L’année dernière, je me suis levé un matin à 3 heures pour jouer pour les éboueurs d’Aubervilliers et le soir je jouais pour un vernissage de Louis Vuitton sur les Champs Elysées. Ça j’adore. »

Pour vous donner une idée, tentons un instantané.

1) Avec son père, Pedro Soler, il vient tout juste de sortir un album flamenco, Barlande (cliquer pour écouter), du nom de la vieille ruine qu’il retape sur les hauteurs de Banyuls l’été…

2) Il a joué au Café de la danse avec Rone, un DJ électro…

http://official.fm/tracks/164243

« Ça c’est énorme ! Quand tu es violoncelliste, en général, t’as plutôt un public de grabataires qui s’endorment pendant que tu joues. Là tu arrives dans un club avec plein de jeunes debout en train de danser et de hurler pendant que tu joues… »

3) … avec la chanteuse Catherine Jauniaux…

http://official.fm/tracks/73243

4) … ou avec le musicien expérimental japonais Keiji Haino…

http://official.fm/tracks/73286

avec qui il a d’ailleurs enregistré récemment au Japon une pièce qu’il a écrite pour douze musiciens traditionnels et d’avant-garde  « sur une forme de composition classique du XVIIIe siècle, Jo-ha-kyû, c’est à dire pénétration, déchirure, accélération infinie. Quelque chose de très japonais »

5) …et pense collaborer bientôt avec un groupe de metal core français.

« Des gars avec des cheveux longs, les guitares jusqu’au sol, habillés tout en noir,… ultra violent ! Ils voudraient que je fasse tous les interludes »

Hasta siempre la revolucion !

Flamenco, musique traditionnelle, electro, metal,… Peu importe la forme en fait. L’essentiel pour ce jeune musicien, c’est la qualité du son. En cela il ressemble à son père, qu’il décrit comme « un guitariste flamenco reconnu, mais pas le plus précis des métronomes, ni le plus technicien des guitaristes ». Par contre « il habite chacune des notes qu’il joue. Et ça c’est très rare. Souvent, les musiciens font chier. Ils te demandent combien de notes t’es capable de jouer en une minute, si tu sais faire un sept temps plus quatre temps, … C’est un capitalisme du savoir musical ! ».

Sur cette envolée cheguevariste, on en oublie presque de finir le saumon. On voudrait prendre notre carte du parti, défiler devant Wall Street avec des violoncelles. Malheureusement, les masses ne sont pas encore prêtes pour le grand soir, nous apprend Gaspar Claus qui va régulièrement répandre la bonne parole dans les conservatoires.

« J’ai une journée pour parler de mon approche à des gamins de douze ans qui ne font que ça : travailler leur instruments, leurs morceaux, la théorie,… Je leur dis « allez, maintenant on va jouer avec le silence ». Et la plupart jouent tout doucement. Pianissimo. Ils remplissent tout l’espace sonore avec un filet de musique et pour eux c’est ça, le silence. Alors que le silence c’est quelque chose que tu romps, que tu déchires, que tu malaxes, que tu fais rouler et résonner, duquel émerge toute musique. Pour moi, tu ne peux pas être musicien sans avoir un peu ressenti ça ».

Là, on se dit qu’on n’est pas musiciens. Mais bon, on garde le silence, pour faire signe qu’on a compris. L’interview continue, il n’a pas remarqué notre incompétence. Tout va bien.

L’ami imaginaire

Dans un coin du salon trône le coffre blanc du violoncelle. Sa taille et sa forme font penser à un petit être humain. Et le musicien ne fait rien pour dissiper cette étrangeté en faisant les présentations. « C’est un petit violoncelle, un petit Mirecourt, de 1810 ». Mirecourt est la ville des luthiers en France, comme Crémone en Italie. « On est allé jouer là-bas. Je l’ai baladé, je lui ai montré un peu d’où il venait. « Tiens tu vois c’est là que t’es né » ».

Merde. Il parle à son violoncelle. Là, on se dit qu’il est un peu barré, mais on fait comme si de rien n’était. Vivre avec un instrument auquel on tient doit expliquer ce genre de comportement. On évite de trop se rapprocher du « Précieux » violoncelle.

« Il date de 1810. Rendez-vous compte le nombre de musiciens qui l’ont tenu entre leurs mains, l’histoire qu’il a eue avant moi et qu’il continuera d’avoir après moi ! C’est plutôt moi qui passe par lui que le contraire. Il est plein de fantômes, de traces ».

On commence à sentir un délicieux frisson nous parcourir l’échine.

« Il est très difficile à jouer, très introspectif, pas du tout explosif. Du coup il a fallu que j’aille chercher le son. Il m’a fallu des années pour comprendre comment faire en sorte qu’il sonne. D’ailleurs je ne joue pas DU violoncelle, je joue de CE violoncelle »

C’est beau comme une déclaration d’amour. On voudrait applaudir, mais on est toujours en train de manger du saumon fumé, et c’est pas pratique.

La déprime du surdoué

Le plus déconcertant, c’est quand Gaspar Claus confesse avec un naturel désarmant qu’il ne pensait pas du tout devenir musicien. En réalité, il était monté à Paris faire du théâtre. Ça a commencé à marcher, alors il a arrêté. Puis il a commencé des études de philo. Mais ça devenait sérieux, alors il a arrêté.

(Toute comparaison avec la vie sentimentale du blogueur moyen serait trop facile, nous nous refusons à la faire)

Bref, pendant plus de cinq ans, il n’a même pas sorti son violoncelle de sa boîte. Il se souvient seulement avoir repris un jour, ne pas y être arrivé, se dire qu’il avait tout perdu quand soudain… « Sur une étude dont je ne me souvenais pas, ma main s’est mise à jouer. C’était comme dans un film, je regardais ma main faire un truc dont je ne savais pas qu’elle était capable. Je suis parti de là. Et je ne sais pas du tout comment j’en suis arrivé là où j’en suis aujourd’hui ».

On imagine la scène réalisée par Spielberg en plans serrés entre le ralenti sur les doigts et le visage inquiet du violoncelliste dans une semi obscurité qui se lèverait peu à peu.


Ce qui est cool avec Gaspar Claus, c’est que souvent, sa mémoire un peu floue des événements leur confère un aspect merveilleux. Par exemple, la légende veut qu’il soit rentré fasciné, petit garçon, d’un concert de Lluis Claret et ait commencé à jouer du violoncelle en tenant une guitare à la verticale avec une cuillère en bois. Ou encore, qu’il ait su lire la musique avant le français… Et ça, c’est bon pour le biopic !!! (Steven, si tu veux nos conseils techniques, laisse un message sur le POTAJ, on te recontactera)

Enfin, encore faut-il qu’il ne se lasse pas de la musique.

« C’est vrai que ça commence à marcher. Et récemment j’ai fait trois mois de déprime musicale parce que je n’en pouvais plus de ce que je jouais. De toujours m’entendre jouer les mêmes choses quand j’improvisais »

Aïe.

Va-t-il nous claquer dans les doigts et aller faire de la comptabilité analytique l’année prochaine pour se changer les idées ? « La musique est en train de devenir mon métier et j’ai envie de le faire sérieusement », rassure-t-il dans un sourire, avant de raconter qu’il vient de faire l’expérience de toute une nouvelle gamme de sons. Il a l’air incroyablement enthousiaste, comme un gamin qui viendrait de découvrir que Haribo ne fabrique pas que des escargots en réglisse. « J’ai 28 ans, j’ai commencé le violoncelle à 5 ans et c’est hyper rassurant de voir que sur cet instrument pas grand, il y a un nouveau son qui émerge sur lequel tu vas pouvoir bosser »

Il sort son violoncelle de l’étui, l’enlace, fait jouer son archet sur le bois, sur le pied en métal, sur le chevalet. Et glisse son porte-micro sur les cordes pour nous faire entendre son fameux nouveau son, plutôt inconfortable et angoissant (vas-y lecteur, clique, c’est interactif)

Les voisins ne vont pas gueuler?

« Ils ne se sont jamais plaints de ma musique. Juste des meubles que je déplace. Mais bon, comme je ne déplace pas de meuble, je me demande si en fait ce n’est pas la musique »

Camille Simony, plasticienne

12 oct CS2

Bref, on avait rendez-vous avec Camille Simony, plasticienne, 26 ans, formée aux Beaux-Arts de Nantes, dotée d’une petite obsession pour les chaussures.

J’avais sorti mes plus belles Asics, celles que je peux mettre que quand il pleut pas, à cause de la semelle gauche qui se décolle. Et de la droite qui se décolle aussi.

Asics resplendissantes de blogueur

Il a pas plu. J’étais à l’aise, bien dans mes baskets.

Seb avait fait de son mieux.

Pantoufles de vair

C’était pas terrible.

Camille m’a dit : cools tes Asics.
Je lui ai dit : je sais.
Camille a dit à Seb :
Il lui a dit : je sais.

Seb a caché ses pieds sous la chaise et on a pu commencer l’interview.

I’m not a legend

On a demandé à Camille : c’est quoi ton parcours ? Parce qu’on aime commencer les interviews avec des questions originales.
Nous on voulait qu’elle nous raconte sa légende. Elle avait pas de légende. C’était pas grave, c’était pas de sa faute, elle était pas née avec un pinceau à la main sous les bombardements, sauvée de l’atrocité de la guerre par la puissance de l’art. Nan. Elle avait fait un Bac L, avec une option art plastique, puis une année en Arts visuels, à Orléans.

C'est qui ces mecs ?

On a dit : où ça ?
Elle a redit : à Orléans.
On a dit : connaît pas.
Elle a dit :
Il y a eu un silence gêné. Comme elle est sympa, elle a enchaîné : après j’ai passé une équivalence pour entrer aux Beaux-Arts de Nantes.
On a redit : où ça ?
Elle a redit : à Nantes.
On a redit : connaît pas.

Alors on est passés à autre chose. Elle allait pas nous embrouiller avec ses villes chelous toute la soirée.

Artiste performante

En entrant aux Beaux-Arts, Camille était très branchée performance. Un peu comme un manager chez Accenture.

"Pour ma toute première performance, je m’étais écrit tous les souvenirs que j’avais sur le corps. Il y avait à la fois l’idée que le corps gardait en lui la trace des souvenirs, et que, sur ce corps, je les renotais, entre temps triés."

Fin de l’analogie avec Accenture.

"J’ai aussi fait aussi une série sur la claustrophobie, dans un aquarium de ballons rouges, que j’éclatais un à un, gagnant ainsi de l’espace, sur l’idée du combat contre la phobie."

Retour de l’analogie avec Accenture ?

De son propre aveu, Camille trouvait dans la performance une sorte de facilité d’expression. Elle ne s’y est pas attardée, mais en a gardé le goût de la théâtralisation, comme sur cette série de photos (Sans visages, 2008), imprimées sur papier arche (utilisé habituellement pour la gravure).

"Ce sont des visages, retravaillés après par informatique. Je demandais à mes modèles des poses très exagérées, théâtrales. Et je leur donnais une autre signification, à travers la sélection d’une bribe du visage, en accentuant les contrastes." Intermédiaires entre émotions ressenties et exprimées, entre extériorité et intériorité, ces visages ont servi de pont entre la pratique initiale de Camille, fondée sur l’expression théâtrale de l’émotion ressentie intérieurement, et celle qu’elle a aujourd’hui, centrée sur le questionnement des apparences.

"Travailler sur les émotions, c’est questionner la surface. Les émotions viennent de l’intérieur, mais en même temps, elles peuvent être tout le temps contrôlées."

Aux frontières du réel

Ce questionnement sur les apparences s’est ensuite traduit par un va-et-vient entre réel et fiction, récurrent dans ses oeuvres.

Parfois, du réel vers la fiction…

… comme dans cette série de clichés format pare-brise d’intérieurs de taxis (Cairo Taxi Drivers, 2009). D’apparence documentaire, ces photos sont à la fois un portrait du chauffeur, de la ville et du pays dans lesquels elles sont prises. Exposées sur fond sonore urbain, mélangeant klaxons, bruits de moteurs et radio, elles deviennent autant de tremplins à l’imagination.

Parfois, de la fiction vers le réel…


… comme dans ces quatre figurines de chauve-souris, mi-Batman, mi-Icare (Batman, 2011). Camille a plongé deux Ken et deux Barbie dans de la résine, puis leur a sculpté des ailes, tantôt ouvertes, tantôt repliées, mais à chaque fois dégoulinantes, comme enveloppées d’une nappe de pétrole. Elle y voit la confrontation de ce qu’on vit, de ce qu’on voit et de ce qu’on a envie de devenir. Des rêves en déliquescence.

"Quand les petites filles veulent devenir des princesses, les garçons veulent devenir des super héros je crois," avance-t-elle, avant que Seb ne la détrompe : "Moi je voulais devenir une princesse…"

C’est dit, c’est écrit, Seb voulait devenir une princesse et maintenant quand quelqu’un tapera "Sébastien Dumoulin" dans Google, il tombera sur cette déclaration touchante.

Chaussures

Bref, on passait somme toute un bon moment, charriant Seb avec ses pantoufles de vair. Mais l’heure tournait et il fallait désormais que l’on aborde sans plus tarder le sujet important, pour que mon collègue blogueur puisse rentrer chez lui en carrosse et non en citrouille.

Quand on a découvert le travail de Camille avant de la rencontrer, ce sont ses oeuvres à base de chaussures qui nous ont interpellés. Tels des Ernst Gombrich en devenir, on s’est dit  : "elle est dans un délire chelou avec les pompes."

"Ce qui m’intéressait, c’était surtout la chaussure à talon. Il y a dans le talon quelque chose de fragile, d’instable. Au final on aurait presque besoin d’un homme pour nous éviter la chute. Et en même temps, le talon, ça grandit, ça dégage une sorte de charisme… Le rythme du talon sur le sol est un symbole d’érotisme, d’affirmation… C’est comme un petit piédestal pour les femmes."

Ici, ce piédestal rouge vif nage dans une flaque de peinture (Piédestal, 2011). Comme pour les figurines chauve-souris, l’icône – ou l’objet iconique – brille et dégouline à la fois. Signe de fragilité et arme de séduction. "Un peu comme le rimmel qui coule des yeux des nanas…"

Cette fois-ci, la chaussure à talon est noyée dans du béton, désespérément fixée au sol (Je reviendrais… peut-être, 2009).

"Au final la chaussure, c’est ce qui fait le lien entre le sol et notre corps. Là, on a l’impression que le sol est en train de happer ces deux chaussures."  Le corps n’est plus là, il s’est échappé.

Un kilomètre à pieds…

Dans cette dernière installation (Autel, 2009), Camille s’est inspirée des vitrines de magasins de chaussures de sport pour bâtir un autel à la grolle usagée. Les modèles ont vécu et les prix sont remplacés par un nombre de km fictif.

"Parfois, pour des chaussures quasiment neuves, portées peut-être deux fois, j’ai inscrit des milliers de kilomètres. D’autres, complètement abîmées et sales, sont censées n’avoir presque pas voyagé."

Les thèmes fétiches de Camille sont bien présents : le jeu sur les apparences trompeuses, mais aussi l’ambivalence des objets, imprégnés de réel et porteurs d’histoires, donc de potentielles fictions. "A partir de là, le spectateur est invité à toutes les projections…"

Pour lui comme pour nous, c’est l’heure du départ.

> Le site de Camille Simony

> Le site de son collectif de talentueux jeunes artistes venus de Nantes, Rhezome

Armée des lecteurs de POTAJ…

2 oct

Vous êtes cent, vous êtes mille, vous êtes cent mille à nous suivre quotidiennement sur ce blog et aujourd’hui est venu le jour de vous lever, comme cent mille seuls hommes, pour aller cliquer sur ce lien (vous pouvez aussi le faire assis), ce qui nous permettra ensemble – car ensemble, tout devient possible, comme disait l’autre artiste – de sortir vainqueurs des Golden Blog Awards :

http://www.golden-blog-awards.fr/blogs/potaj.html

(clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic clic )

Armée de clics, déclic : merci !

Que sont les Golden Blog Awards ? Eh bien on sait pas trop, mais il y  a de l’or dedans donc on s’est dit que c’était fait pour nous.

Par ailleurs, deux potaj sont actuellement en cuisine et seront servis dans un futur relativement proche.

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